— Harbert, répliqua sentencieusement le marin, il n'y a pour moi qu'une seule espèce de kangourou, le «kangourou à la broche», et c'est précisément celle qui nous manquera ce soir!»
On ne put s'empêcher de rire en entendant la nouvelle classification de maître Pencroff. Le brave marin ne cacha point son regret d'en être réduit pour dîner aux faisans-chanteurs; mais la fortune devait se montrer encore une fois complaisante pour lui. En effet, Top, qui sentait bien que son intérêt était en jeu, allait et furetait partout avec un instinct doublé d'un appétit féroce. Il était même probable que si quelque pièce de gibier lui tombait sous la dent, il n'en resterait guère aux chasseurs, et que Top chassait alors pour son propre compte; mais Nab le surveillait, et il fit bien.
Vers trois heures, le chien disparut dans les broussailles, et de sourds grognements indiquèrent bientôt qu'il était aux prises avec quelque animal.
Nab s'élança, et, effectivement, il aperçut Top dévorant avec avidité un quadrupède, et que, dix secondes plus tard, il eût été impossible de reconnaître dans l'estomac de Top. Mais, très heureusement, le chien était tombé sur une nichée; il avait fait coup triple, et deux autres rongeurs — les animaux en question appartenaient à cet ordre — gisaient étranglés sur le sol.
Nab reparut donc triomphalement, tenant de chaque main un de ces rongeurs, dont la taille dépassait celle d'un lièvre. Leur pelage jaune était mélangé de taches verdâtres, et leur queue n'existait qu'à l'état rudimentaire. Des citoyens de l'Union ne pouvaient hésiter à donner à ces rongeurs le nom qui leur convenait.
C'étaient des «maras», sorte d'agoutis, un peu plus grands que leurs congénères des contrées tropicales, véritables lapins d'Amérique, aux longues oreilles, aux mâchoires armées sur chaque côté de cinq molaires, ce qui les distingue précisément des agoutis.
«Hurrah! s'écria Pencroff. Le rôti est arrivé! Et, maintenant, nous pouvons rentrer à la maison!»
La marche, un instant interrompue, fut reprise. Le Creek-Rouge roulait toujours ses eaux limpides sous la voûte des casuarinas, des banksias et des gommiers gigantesques. Des liliacées superbes s'élevaient jusqu'à une hauteur de vingt pieds.
D'autres espèces arborescentes, inconnues au jeune naturaliste, se penchaient sur le ruisseau, que l'on entendait murmurer sous ces berceaux de verdure.
Cependant, le cours d'eau s'élargissait sensiblement, et Cyrus Smith était porté à croire qu'il aurait bientôt atteint son embouchure. En effet, au sortir d'un épais massif de beaux arbres, elle apparut tout à coup.