Et il ajouta, en baissant un peu la voix:
«Il fut un temps, sire, où, quand on allait en Sibérie, on n'en revenait pas!
—Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient!»
Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une véritable fierté, car il a souvent montré, par sa clémence, que la justice russe savait pardonner.
Le grand maître de police ne répondit rien, mais il était évident qu'il n'était pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait passé les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les franchir. Or, il n'en était pas ainsi sous le nouveau règne, et le grand maître de police le déplorait sincèrement! Comment! plus de condamnation à perpétuité pour d'autres crimes que les crimes de droit commun! Comment! des exilés politiques revenaient de Tobolsk, d'Iakoutsk, d'Irkoutsk! En vérité, le grand maître de police, habitué aux décisions autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait admettre cette façon de gouverner! Mais il se tut, attendant que le czar l'interrogeât de nouveau.
Les questions ne se firent pas attendre.
«Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentré une seconde fois en Russie après ce voyage dans les provinces sibériennes, voyage dont le véritable but est resté inconnu?
—Il y est rentré.
—Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?
—Non, sire, car un condamné ne devient véritablement dangereux que du jour où il a été gracié!»