—Moi! s'écria Nicolas. Je réalise enfin un de mes rêves: naviguer en charrette!»
En cet endroit, la berge, assez déclive, était favorable au lancement de la kibitka. Le cheval la traîna jusqu'à la lisière des eaux, et bientôt l'appareil et son moteur flottèrent à la surface du fleuve. Quant à Serko, il s'était bravement mis à la nage.
Les trois passagers, debout sur la caisse, s'étaient déchaussés par précaution, mais, grâce aux outres, ils n'eurent pas même d'eau jusqu'aux chevilles.
Michel Strogoff tenait les guides du cheval, et, selon les indications que lui donnait Nicolas, il dirigeait obliquement l'animal, mais en le ménageant, car il ne voulait pas l'épuiser à lutter contre le courant. Tant que la kibitka suivit le fil des eaux, cela alla bien, et, au bout de quelques minutes, elle avait dépassé les quais de Krasnoiarsk. Elle dérivait vers le nord, et il était déjà évident qu'elle n'accosterait l'autre rive que bien en aval de la ville. Mais peu importait.
La traversée de l'Yeniseï se serait donc faite sans grandes difficultés, même sur cet appareil imparfait, si le courant eut été établi d'une manière régulière. Mais, très-malheureusement, plusieurs tourbillons se creusaient à la surface des eaux tumultueuses, et, bientôt, la kibitka, malgré toute la vigueur qu'employa Michel Strogoff à la faire dévier, fut irrésistiblement entraînée dans un de ces entonnoirs.
Là, le danger devint très-grand. La kibitka n'obliquait plus vers la rive orientale, elle ne dérivait plus, elle tournait avec une extrême rapidité, s'inclinant vers le centre du remous, comme un écuyer sur la piste d'un cirque. Sa vitesse était extrême. Le cheval pouvait à peine maintenir sa tête hors de l'eau et risquait d'être asphyxié dans le tourbillon. Serko avait dû prendre un point d'appui sur la kibitka.
Michel Strogoff comprit ce qui se passait. Il se sentit entraîné suivant une ligne circulaire qui se rétrécissait peu à peu et dont il ne pouvait plus sortir. Il ne dit pas une parole. Ses yeux auraient voulu voir le péril, pour mieux l'éviter.... Ils ne le pouvaient plus!
Nadia se taisait aussi. Ses mains, cramponnées aux ridelles de la charrette, la soutenaient contre les mouvements désordonnés de l'appareil, qui s'inclinait de plus en plus vers le centre de dépression.
Quant à Nicolas, ne comprenait-il pas la gravité de la situation? Était-ce chez lui flegme ou mépris du danger, courage ou indifférence? La vie était-elle sans valeur à ses yeux, et, suivant l'expression des Orientaux, «une hôtellerie de cinq jours», que, bon gré mal gré, il faut quitter le sixième? En tout cas, sa souriante figure ne se démentit pas un instant.
La kibitka restait donc engagée dans ce tourbillon, et le cheval était à bout d'efforts. Tout à coup, Michel Strogoff, se défaisant de ceux de ses vêtements qui pouvaient le gêner, se jeta à l'eau; puis, empoignant d'un bras vigoureux la bride du cheval effaré, il lui donna une telle impulsion, qu'il parvint à le rejeter hors du rayon d'attraction, et, reprise aussitôt par le rapide courant, la kibitka dériva avec une nouvelle vitesse.