On sait que le sol de l'Asie centrale est comme une éponge imprégnée de carbures d'hydrogène liquides. Au port de Bakou, sur la frontière persane, à la presqu'île d'Abchéron, sur la Caspienne, dans l'Asie Mineure, en Chine, dans le Youg-Hyan, dans le Birman, les sources d'huiles minérales sourdent par milliers à la surface des terrains. C'est le «pays de l'huile», semblable à celui qui porte maintenant ce nom dans le Nord-Amérique.
Durant certaines fêtes religieuses, principalement au port de Bakou, les indigènes, adorateurs du feu, lancent à la surface de la mer le naphte liquide, qui surnage, grâce à sa densité inférieure à celle de l'eau. Puis, la nuit venue, lorsqu'une couche d'huile minérale s'est ainsi répandue sur la Caspienne, ils l'enflamment et se donnent l'incomparable spectacle d'un océan de feu qui ondule et déferle sous la brise.
Mais ce qui n'est qu'une réjouissance à Bakou eût été un désastre sur les eaux de l'Angara. Que le feu fut mis par malveillance ou imprudence, en un clin d'œil l'inflammation se fût propagée jusqu'au delà d'Irkoutsk.
En tout cas, sur le radeau, aucune imprudence n'était à craindre; mais tout était à redouter de ces incendies allumés sur les deux rives de l'Angara, car il suffisait d'un brandon ou d'une étincelle, tombant dans le fleuve, pour allumer ce courant de naphte.
Ce que furent les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, on le comprend mieux qu'on ne peut le peindre. N'aurait-il pas été préférable, en présence de ce nouveau péril, d'accoster l'une des rives, d'y débarquer, d'attendre? Ils se le demandèrent.
«En tout cas, dit Alcide Jolivet, quel que soit le danger, je sais quelqu'un qui ne débarquerait pas!»
Et il faisait allusion à Michel Strogoff
Cependant, le radeau dérivait rapidement au milieu des glaçons, dont les rangs se pressaient de plus en plus.
Jusqu'alors, aucun détachement tartare n'avait été signalé sur les berges de l'Angara, ce qui indiquait que le radeau n'était pas encore arrivé à la hauteur de leurs avant-postes. Cependant, vers dix heures du soir, Harry Blount crut voir de nombreux corps noirs qui se mouvaient à la surface des glaçons. Ces ombres, sautant de l'un à l'autre, se rapprochaient rapidement.
«Des Tartares!» pensa-t-il.