James Burbank possédait une des plus belles propriétés du pays. Riche par lui-même et par sa famille, sa fortune se complétait encore d'immeubles importants, situés dans l'État de New-Jersey, qui confine à l'État de New-York.

Cet emplacement, sur la rive droite du Saint-John, avait été très heureusement choisi pour y fonder un établissement d'une valeur considérable. Aux heureuses dispositions déjà fournies par la nature, la main de l'homme n'avait rien eu à reprendre. Ce terrain se prêtait de lui-même à tous les besoins d'une vaste exploitation. Aussi la plantation de Camdless-Bay, dirigée par un homme intelligent, actif, dans toute la force de l'âge, bien secondé de son personnel, et auquel les capitaux ne manquaient point, était-elle en parfait état de prospérité.

Un périmètre de douze milles, une surface de quatre mille acres[1], telle était la contenance superficielle de cette plantation. S'il en existait de plus grandes dans les États du sud de l'Union, il n'en était pas de mieux aménagées. Maison d'habitation, communs, écuries, étables, logements pour les esclaves, bâtiments d'exploitation, magasins destinés à contenir les produits du sol, chantiers disposés pour leur manipulation, ateliers et usines, railways convergeant de la périphérie du domaine vers le petit port d'embarquement, routes pour les charrois, tout était merveilleusement compris au point de vue pratique. Que ce fut un Américain du Nord qui eût conçu, ordonné, exécuté ces travaux, cela se voyait dès le premier coup d'oeil. Seuls, les établissements de premier ordre de la Virginie ou des Carolines eussent pu rivaliser avec le domaine de Camdless-Bay. En outre, le sol de la plantation comprenait des «high-hummoks», hautes terres naturellement appropriées à la culture des céréales, des «low- hummoks», basses terres qui conviennent plus spécialement à la culture des caféiers et des cacaoyers, des «marshs», sortes de savanes salées, où prospèrent les rizières et les champs de cannes à sucre.

On le sait, les cotons de la Géorgie et de la Floride sont des plus appréciés sur les divers marchés de l'Europe et de l'Amérique, grâce à la longueur et la qualité de leurs soies. Aussi, les champs de cotonniers, avec leurs plants dessinés en lignes régulièrement espacées, leurs feuilles d'un vert tendre, leurs fleurs de ce jaune où l'on retrouve la pâleur des mauves, produisaient-ils un des plus importants revenus de la plantation. À l'époque de la récolte, ces champs, d'une superficie d'un acre à un acre et demi, se couvraient de cases où demeuraient alors les esclaves, femmes et enfants, chargés de cueillir les capsules et d'en tirer les flocons, — travail très délicat qui ne doit point en altérer les fibres. Ce coton, séché au soleil, nettoyé par le moulinage au moyen de roues à dents et de rouleaux, comprimé à la presse hydraulique, mis en ballots cerclés de fer, était ainsi emmagasiné pour l'exportation. Les navires à voile ou à vapeur pouvaient venir prendre chargement de ces ballots au port même de Camdless-Bay.

Concurremment avec les cotonniers, James Burbank exploitait aussi de vastes champs de caféiers et de cannes à sucre. Ici, c'étaient des réserves de mille à douze cents arbustes, hauts de quinze à vingt pieds, semblables par leurs fleurs à des jasmins d'Espagne, et dont les fruits, gros comme une petite cerise, contiennent les deux grains qu'il n'y a plus qu'à extraire et à faire sécher. Là, c'étaient des prairies, on pourrait dire des marais, hérissés de milliers de ces longs roseaux, hauts de neuf à dix-huit pieds, dont les panaches se balancent comme les cimiers d'une troupe de cavalerie en marche. Objet de soins tout spéciaux à Camdless-Bay, cette récolte de cannes donnait le sucre sous forme d'une liqueur que la raffinerie, très en progrès dans les États du Sud, transformait en sucre raffiné; puis, comme produits dérivés, les sirops qui servent à la fabrication du tafia ou du rhum, et le vin de canne, mélange de la liqueur saccharine avec du jus d'ananas et d'oranges. Bien que moins importante, si on la comparait à celle des cotonniers, cette culture ne laissait pas d'être très fructueuse. Quelques enclos de cacaoyers, des champs de maïs, d'ignames, de patates, de blé indien, de tabac, deux ou trois centaines d'acres en rizières, apportaient encore un large tribut de bénéfices à l'établissement de James Burbank.

Mais il se faisait encore une autre exploitation qui procurait des gains au moins égaux à ceux de l'industrie cotonnière. C'était le défrichement des inépuisables forêts dont la plantation était couverte. Sans parler du produit des cannelliers, des poivriers, des orangers, des citronniers, des oliviers, des figuiers, des manguiers, des jaquiers, ni du rendement de presque tous les arbres à fruits de l'Europe, dont l'acclimatement est superbe en Floride, ces forêts étaient soumises à une coupe régulière et constante. Que de richesses en campêche, en gazumas ou ormes du Mexique, maintenant employés à tant d'usages, en baobabs, en bois corail à tiges et à fleurs d'un rouge de sang, en paviers, sortes de marronniers à fleurs jaunes, en noyers noirs, en chênes-verts, en pins australs, qui fournissent d'admirables échantillons pour la charpente et la mâture, en pachiriers, dont le soleil de midi fait éclater les graines comme autant de pétards, en pins- parasols, en tulipiers, sapins, cèdres et surtout en cyprès, cet arbre si répandu à la surface de la péninsule qu'il y forme des forêts dont la longueur va de soixante à cent milles. James Burbank avait dû créer plusieurs scieries importantes en divers points de la plantation. Des barrages, établis sur quelques-uns des rios, tributaires du Saint-John, convertissaient en chute leur cours paisible, et ces chutes donnaient largement la force mécanique que nécessitait le débit des poutres, madriers ou planches, dont cent navires auraient pu prendre, chaque année, des cargaisons entières.

Il faut citer, en outre, de vastes et grasses prairies, qui nourrissaient des chevaux, des mules, et un nombreux bétail, dont les produits subvenaient à tous les besoins agricoles.

Quant aux volatiles d'espèces si variées, qui habitaient les bois ou couraient les champs et les plaines, on imaginerait difficilement à quel point ils pullulaient à Camdless-Bay — comme dans toute la Floride, d'ailleurs. Au-dessus des forêts planaient les aigles à tête blanche, de grande envergure, dont le cri aigu ressemble à la fanfare d'une trompette fêlée, des vautours, d'une férocité peu ordinaire, des butors géants, au bec pointu comme une baïonnette. Sur la rive du fleuve, entre les grands roseaux de la berge, sous l'entrecroisement des bambous gigantesques, vivaient des flamants rosés ou écarlates, des ibis tout blancs qu'on eût dit envolés de quelque monolithe égyptien, des pélicans de taille colossale, des myriades de sternes, des hirondelles de mer de toutes sortes, des crabiers vêtus d'une huppe et d'une pelisse verte, des courlans, au plumage de pourpre, au duvet brun et tacheté de points blanchâtres, des jacamars, martins-pêcheurs à reflets dorés, tout un monde de plongeons, de poules d'eau, de canards «widgeons» appartenant à l'espèce des siffleurs, des sarcelles, des pluviers, sans compter les pétrels, les puffins, les becs-en-ciseaux, les corbeaux de mer, les mouettes, les paille-en-queue, qu'un coup de vent suffisait à chasser jusqu'au Saint-John, et parfois même des exocets ou poissons-volants, qui sont de bonne prise pour les gourmets. À travers les prairies pullulaient les bécassines, les bécasseaux, les courlis, les barges marbrées, les poules sultanes au plumage à la fois rouge, bleu, vert, jaune et blanc comme une palette volante, les coqs à fraise, les perdrix ou «colins-ouïs», les écureuils grisâtres, les pigeons à tête blanche et à pattes rouges; puis, comme quadrupèdes comestibles, des lapins à queue longue, intermédiaires entre le lapin et le lièvre d'Europe, des daims par hardes; enfin des raccoons ou ratons-laveurs, des tortues, des ichneumons, et aussi, par malheur, trop de serpents d'espèce venimeuse. Tels étaient les représentants du règne animal sur ce magnifique domaine de Camdless-Bay, — sans compter les Nègres, mâles et femelles, asservis pour les besoins de la plantation. Et de ces êtres humains, que fait donc cette monstrueuse coutume de l'esclavage, si ce n'est des animaux, achetés ou vendus comme bêtes de somme?

Comment James Burbank, un partisan des doctrines anti- esclavagistes, un nordiste qui n'attendait que le triomphe du Nord, n'avait-il donc pas encore affranchi les esclaves de sa plantation? Hésiterait-il à le faire, dès que les circonstances le permettraient? Non, certes! Et ce n'était plus qu'une question de semaines, de jours peut-être, puisque l'armée fédérale occupait déjà quelques points rapprochés de l'État limitrophe et se préparait à opérer en Floride.

Déjà, d'ailleurs, James Burbank avait pris à Camdless-Bay toutes les mesures qui pouvaient améliorer le sort de ses esclaves. Ils étaient environ sept cents noirs des deux sexes, proprement logés dans de larges baraccons[2], entretenus avec soin, nourris à leur convenance, ne travaillant que dans la limite de leurs forces. Le régisseur-général et les sous-régisseurs de la plantation avaient ordre de les traiter avec justice et douceur. Aussi, les divers services n'en étaient-ils que mieux remplis, bien que depuis longtemps les châtiments corporels ne fussent plus en usage à Camdless-Bay. Contraste frappant avec les habitudes de la plupart des autres plantations floridiennes, et système qui n'était pas vu sans défaveur par les voisins de James Burbank. De là, comme on va s'en rendre compte, une situation très difficile dans le pays, surtout à cette époque où le sort des armes allait trancher la question de l'esclavage.