Pourtant, combien il eût été nécessaire que Zermah laissât une trace de son passage, afin de faciliter les recherches de son maître! Or, sur ce fleuve, c'était impossible. À terre, un lambeau de sa mante, abandonné à quelque buisson, aurait pu devenir le premier jalon d'une piste, qui, une fois reconnue, serait suivie jusqu'au bout. Mais à quoi eût servi de livrer au courant un objet appartenant à la petite fille ou à elle? Pouvait-on espérer que le hasard le ferait arriver entre les mains de James Burbank? Il fallait y renoncer, et se borner à reconnaître en quel point du Saint-John l'embarcation viendrait atterrir.
Une heure s'écoula dans ces conditions. Squambô n'avait pas prononcé une parole. Les deux Noirs pagayaient silencieusement. Aucune lumière n'apparaissait sur les berges, ni dans les maisons ni sous les arbres, dont la masse se dessinait confusément dans l'ombre.
En même temps que Zermah regardait à droite, à gauche, prête à saisir le moindre indice, elle songeait seulement aux dangers que courait la petite fille. De ceux qui pouvaient la menacer personnellement, elle ne se préoccupait même pas. Toutes ses craintes se concentraient sur cette enfant. C'était bien Texar qui l'avait fait enlever. À ce sujet, pas de doute possible. Elle avait reconnu l'Espagnol, qui s'était posté à la crique Marino, soit qu'il eût l'intention de pénétrer dans Castle-House en franchissant le tunnel, soit qu'il attendît ses défenseurs au moment où ils tenteraient de s'échapper par cette issue. Si Texar se fut moins pressé d'agir, Mme_ _Burbank et Alice Stannard, comme Dy et Zermah, eussent été maintenant en son pouvoir. S'il n'avait pas dirigé en personne les hommes de la milice et la bande des pillards, c'est qu'il se croyait plus certain d'atteindre la famille Burbank à la crique Marino.
En tout cas, Texar ne pourrait pas nier qu'il eût directement pris part au rapt. Zermah avait jeté, crié son nom. Mme Burbank et Miss Alice devaient l'avoir entendu. Plus tard, lorsque l'heure de la justice serait venue, quand l'Espagnol aurait à répondre de ses crimes, il n'aurait pas la ressource, cette fois, d'invoquer un de ces inexplicables alibis qui ne lui avaient que trop réussi jusqu'alors.
À présent, quel sort réservait-il à ses deux victimes? Allait-il les reléguer dans les marécageuses Everglades, au delà des sources du Saint-John? Se déferait-il de Zermah comme d'un témoin dangereux, dont la déposition pourrait l'accabler un jour? C'est ce que se demandait la métisse. Elle eût volontiers fait le sacrifice de sa vie pour sauver l'enfant enlevée avec elle. Mais, elle morte, que deviendrait Dy entre les mains de Texar et de ses compagnons? Cette pensée la torturait, et alors elle pressait plus fortement la petite fille sur sa poitrine, comme si Squambô eût manifesté l'intention de la lui arracher.
En ce moment, Zermah put constater que l'embarcation se rapprochait de la rive gauche du fleuve. Cela pouvait-il lui servir d'indice? Non, car elle ignorait que l'Espagnol demeurât au fond de la Crique-Noire, dans un des îlots de cette lagune, comme l'ignoraient même les partisans de Texar, puisque personne n'avait jamais été reçu au blockhaus qu'il occupait avec Squambô et ses Noirs.
C'était là, en effet, que l'Indien allait déposer Dy et Zermah. Dans les profondeurs de cette région mystérieuse, elles seraient à l'abri de toutes recherches. La crique était, pour ainsi dire, impénétrable à qui ne connaissait pas l'orientation de ses passes, la disposition de ses îlots. Elle offrait mille retraites où des prisonniers pouvaient être si bien cachés qu'il serait impossible d'en reconnaître les traces. Au cas où James Burbank essaierait d'explorer cet inextricable fouillis, il serait temps de transporter la métisse et l'enfant jusqu'au sud de la péninsule. Alors s'évanouirait toute chance de les retrouver au milieu de ces vastes espaces que les pionniers floridiens fréquentaient à peine, et dont quelques bandes d'Indiens parcourent seules les plaines insalubres.
Les quarante-cinq milles, qui séparent Camdless-Bay de la Crique- Noire, furent rapidement franchis. Vers onze heures, l'embarcation dépassait le coude que fait le Saint-John à deux cents yards en aval. Il ne s'agissait plus que de reconnaître l'entrée de la lagune. Manoeuvre embarrassante à travers cette obscurité profonde dont s'enveloppait la rive gauche du fleuve. Aussi, quelque habitude que Squambô eût de ces parages, ne laissa-t-il pas d'hésiter, lorsqu'il fallut donner un coup de barre pour obliquer à travers le courant. Sans doute, l'opération eût été plus aisée, si l'embarcation avait pu longer cette rive qui se creuse en une infinité de petites anses, hérissées de roseaux ou d'herbes aquatiques. Mais l'Indien craignait de s'échouer. Or, comme le jusant ne devait pas tarder à ramener les eaux du Saint-John vers son embouchure, il se serait trouvé gêné en cas d'échouage. Forcé d'attendre la marée suivante, c'est-à-dire près de onze heures, comment aurait-il pu éviter d'être aperçu, lorsqu'il ferait grand jour? Le plus ordinairement, de nombreuses embarcations parcouraient le fleuve. Les événements actuels provoquaient même un incessant échange de correspondances entre Jacksonville et Saint-Augustine. Indubitablement, s'ils n'avaient pas péri dans l'attaque de Castle-House, les membres de la famille Burbank entreprendraient dès le lendemain les plus actives recherches. Squambô, engravé au pied d'une des berges, ne pourrait échapper aux poursuites dont il serait l'objet. La situation deviendrait très périlleuse. Pour toutes ces raisons, il voulut rester dans le chenal du Saint-John. Et même, s'il le fallait, il mouillerait au milieu du courant. Puis, au petit jour, il se hâterait de reconnaître les passes de la Crique-Noire, à travers lesquelles il serait impossible de le suivre.
Cependant, l'embarcation continuait à remonter avec le flux. Par le temps écoulé, Squambô estimait qu'il ne devait pas encore être à la hauteur de la lagune. Il cherchait donc à s'élever davantage, quand un bruit peu éloigné se fit entendre. C'était un sourd battement de roues qui se propageait à la surface du fleuve. Presque aussitôt, au coude de la rive gauche, apparut une masse en mouvement.
Un steam-boat s'avançait sous petite vapeur, lançant dans l'ombre le feu blanc de son fanal. En moins d'une minute, il devait être arrivé sur l'embarcation.