«Maintenant, ma chérie, si tu le veux, nous allons faire un tour au-dehors… dans l'enclos…
— Est-ce que c'est bien beau, le cottage de M. Harvey? demanda l'enfant.
— Beau?… Non!… répondit Zermah. C'est, je crois, une vieille bicoque! Pourtant, il y a des arbres, des cours d'eau, de quoi nous promener enfin!… Nous n'y resterons que quelques jours, d'ailleurs, et, si tu ne t'y es pas trop ennuyée, si tu as été bien sage, ta maman sera contente!
— Oui, bonne Zermah… oui!…» répondit la petite fille.
La porte de la chambre n'était point fermée à clef. Zermah prit la main de l'enfant, et toutes deux sortirent. Elles se trouvèrent d'abord dans le réduit central, qui était sombre. Un instant après, elles se promenaient en pleine lumière; à l'abri du feuillage des grands arbres que perçaient les rayons du soleil.
L'enclos n'était pas vaste — un acre environ, dont le blockhaus occupait la plus grande portion. La palissade qui l'entourait ne permit pas à Zermah d'aller reconnaître la disposition de l'îlot au milieu de cette lagune. Tout ce qu'elle put observer à travers la vieille poterne, c'est qu'un assez large canal, aux eaux troubles, le séparait des îlots voisins. Une femme et un enfant ne pourraient donc que très difficilement s'en échapper. Au cas même où Zermah eût pu s'emparer d'une embarcation, comment fût-elle sortie de ces interminables détours? Ce qu'elle ignorait aussi, c'est que Texar et Squambô en connaissaient seuls les passes. Les Noirs, au service de l'Espagnol, ne quittaient pas le fortin. Ils n'en étaient jamais sortis. Ils ne savaient même pas où les gardait leur maître. Pour retrouver la rive du Saint-John, comme pour atteindre les marais qui confinent à la crique dans l'ouest, il eût fallu se fier au hasard. Or, s'en remettre à lui, n'était- ce pas courir à une perte certaine?
D'ailleurs, pendant les jours suivants, Zermah, se rendant compte de la situation, vit bien qu'elle n'aurait probablement aucune aide à espérer des esclaves de Texar. C'étaient pour la plupart des Nègres à demi-abrutis, d'aspect peu rassurant. Si l'Espagnol ne les tenait pas à la chaîne, ils n'en étaient pas plus libres pour cela. Suffisamment nourris des produits de l'îlot, adonnés aux liqueurs fortes dont Squambô ne leur ménageait pas trop parcimonieusement la ration, plus spécialement destinés à la garde du blockhaus et à sa défense le cas échéant, ils n'auraient eu aucun intérêt à changer cette existence pour une autre. La question de l'esclavage, qui se débattait à quelques milles de la Crique-Noire, n'était pas pour les passionner. Recouvrer leur liberté? À quoi bon, et qu'en eussent-ils fait? Texar leur assurait l'existence. Squambô ne les maltraitait point, bien qu'il fût homme à casser la tête au premier qui s'aviserait de la relever. Ils n'y songeaient même pas. C'étaient des brutes, inférieures aux deux limiers qui rôdaient autour du fortin. Il n'y a aucune exagération, en effet, à dire que ces animaux les dépassaient en intelligence. Ils connaissaient, eux, tout l'ensemble de la crique. Ils en traversaient à la nage les passes multiples. Ils couraient d'un îlot à un autre, servis par un instinct merveilleux qui les empêchait de s'égarer. Leurs aboiements retentissaient parfois jusque sur la rive gauche du fleuve, et, d'eux-mêmes, ils rentraient au blockhaus dès la tombée de la nuit. Nulle embarcation n'aurait pu pénétrer dans la Crique- Noire, sans être immédiatement signalée par ces gardiens redoutables. Sauf Squambô et Texar, personne n'aurait pu quitter le fortin, sans risquer d'être dévoré par ces sauvages descendants des chiens caraïbes.
Lorsque Zermah eut observé comment la surveillance s'exerçait autour de l'enclos, quand elle vit qu'elle ne devait attendre aucun secours de ceux qui la gardaient, toute autre, moins courageuse qu'elle, moins énergique, eût désespéré. Il n'en fut rien. Ou les secours lui arriveraient du dehors, et, dans ce cas, ils ne pouvaient venir que de James Burbank, s'il était libre d'agir, ou de Mars, si le métis apprenait dans quelles conditions sa femme avait disparu. À leur défaut, elle ne devait compter que sur elle-même pour le salut de la petite-fille. Elle ne faillirait pas à cette tâche.
Zermah, absolument isolée au fond de cette lagune, ne se voyait entourée que de figures farouches. Toutefois, elle crut remarquer qu'un des Noirs, jeune encore, la regardait avec quelque commisération. Y avait-il là un espoir? Pourrait-elle se confier à lui, lui indiquer la situation de Camdless-Bay, l'engager à s'échapper pour se rendre à Castle-House? C'était douteux. D'ailleurs, Squambô surprit sans doute ces marques d'intérêt de la part de l'esclave, car celui-ci fut tenu à l'écart. Zermah ne le rencontra plus pendant ses promenades à travers l'enclos.
Plusieurs jours se passèrent sans amener aucun changement dans la situation. Du matin au soir, Zermah et Dy avaient toute liberté d'aller et venir. La nuit, bien que Squambô ne les enfermât pas dans leur chambre, elles n'auraient pu quitter le réduit central. L'Indien ne leur parlait jamais. Aussi Zermah avait-elle dû renoncer à l'interroger. Pas un seul instant il ne quittait l'îlot. On sentait que sa surveillance s'exerçait à toute heure. Les soins de Zermah se reportèrent donc sur l'enfant, qui demandait instamment à revoir sa mère.