À la limite de l'enceinte, sous le dôme des cyprès et des baobabs, étaient enfouies les écuries, les remises, les chenils, les aménagements de la laiterie et des basses-cours. Grâce à la ramure de ces beaux arbres, impénétrable même au soleil de cette latitude, les animaux domestiques n'avaient rien à craindre des chaleurs de l'été. Dérivées des rios voisins, les eaux courantes y maintenaient une agréable et saine fraîcheur.

On le voit, ce domaine privé, spécial aux hôtes de Camdless-Bay, c'était une enclave merveilleusement agencée au milieu du vaste établissement de James Burbank. Ni le tapage des moulins à coton, ni les frémissements des scieries, ni les chocs de la hache sur les troncs d'arbres, ni aucun de ces bruits que comporte une exploitation si importante, ne parvenaient à franchir les palanques de l'enceinte. Seuls, les mille oiseaux de l'ornithologie floridienne pouvaient la dépasser en voltigeant d'arbre en arbre. Mais ces chanteurs ailés, dont le plumage rivalise avec les étincelantes fleurs de cette zone, n'étaient pas moins bien accueillis que les parfums dont la brise s'imprégnait en caressant les prairies et les forêts du voisinage.

Telle était Camdless-Bay, la plantation de James Burbank, et l'une des plus riches de la Floride orientale.

III
Où en est la guerre de Sécession

Quelques mots sur la guerre de Sécession, à laquelle cette histoire doit être intimement mêlée.

Et, tout d'abord, que ceci soit bien établi dès le début: ainsi que l'a dit le comte de Paris, ancien aide de camp du général Mac Clellan, dans sa remarquable _Histoire de la guerre civile en Amérique, _cette guerre n'a eu pour cause ni une question de tarifs, ni une différence réelle d'origine entre le Nord et le Sud. La race anglo-saxonne régnait également sur tout le territoire des États-Unis. Aussi, la question commerciale n'a-t- elle jamais été en jeu dans cette terrible lutte entre frères. «C'est l'esclavage qui, prospérant dans une moitié de la république et aboli dans l'autre, y avait créé deux sociétés hostiles. Il avait profondément modifié les moeurs de celle où il dominait, tout en laissant intactes les formes apparentes du gouvernement. C'est lui qui fut non pas le prétexte ou l'occasion, mais la cause unique de l'antagonisme dont la conséquence inévitable fut la guerre civile.»

Dans les États à esclaves, il y avait trois classes. En bas, quatre millions de Nègres asservis, soit le tiers de la population. En haut, la caste des propriétaires, relativement peu instruite, riche, dédaigneuse, qui se réservait absolument la direction des affaires publiques. Entre les deux, la classe remuante, paresseuse, misérable, des petits Blancs. Ceux-ci, contre toute attente, se montrèrent ardents pour le maintien de l'esclavage, par crainte de voir la classe des Nègres affranchis s'élever à leur niveau.

Le Nord devait donc trouver contre lui non seulement les riches propriétaires, mais aussi ces petits Blancs qui, surtout dans les campagnes, vivaient au milieu de la population serve. La lutte fut donc effroyable. Elle produisit même dans les familles de telles dissensions que l'on vit des frères combattre, l'un sous le drapeau confédéré, l'autre sous le drapeau fédéral. Mais un grand peuple ne devait pas hésiter à détruire l'esclavage jusque dans ses racines. Dès le siècle dernier, l'illustre Franklin en avait demandé l'abolition. En 1807, Jefferson avait recommandé au Congrès «de prohiber un trafic dont la moralité, l'honneur et les plus chers intérêts du pays exigeaient depuis longtemps la disparition». Le Nord eut donc raison de marcher contre le Sud et de le réduire. D'ailleurs, il allait s'ensuivre une union plus étroite entre tous les éléments de la république, et la destruction de cette illusion si funeste, si menaçante, que chaque citoyen devait d'abord obéissance à son propre État, et, seulement en second lieu, à l'ensemble de la fédération américaine.

Or, ce fut précisément en Floride, que se réveillèrent les premières questions relatives à l'esclavage. Au commencement de ce siècle, un chef indien métis, nommé Oscéola, avait pour femme une esclave marronne, née dans ces parties marécageuses du territoire floridien qu'on nomme Everglades. Un jour, cette femme fut ressaisie comme esclave et emmenée par force. Oscéola souleva les Indiens, commença la campagne anti-esclavagiste, fut pris et mourut dans la forteresse où on l'avait enfermé. Mais la guerre continua, et, dit l'historien Thomas Higginson, «la somme d'argent que nécessita une pareille lutte fut trois fois plus considérable que celle qui avait été jadis payée à l'Espagne pour l'acquisition de la Floride».

Voici maintenant quels avaient été les débuts de cette guerre de Sécession; puis quel était l'état des choses pendant ce mois de février 1862, époque où James Burbank et sa famille allaient éprouver des contre-coups si terribles qu'il nous a paru intéressant d'en avoir fait l'objet de cette histoire.