Soudain, un peu après cinq heures, de formidables éclats trouèrent l'épaisse brume. On ne pouvait s'y tromper, ce n'étaient point les roulements prolongés de la foudre, mais les détonations déchirantes de l'artillerie. Des sifflements caractéristiques fusaient à travers l'espace. Un cri d'épouvanté s'échappa de tout ce public, milice ou populace, qui s'était porté vers le port.

En même temps, sous ces détonations répétées, le brouillard commençait à s'entrouvrir. Ses volutes, mêlées aux fulgurations des coups de feu, se dégagèrent de la surface du fleuve.

Les canonnières de Stevens étaient là, embossées devant
Jacksonville, qu'elles tenaient sous leurs bordées directes.

«Les canonnières!… Les canonnières!…»

Ces mots, répétés de bouche en bouche, eurent bientôt couru jusqu'à l'extrémité des faubourgs. En quelques minutes, la population honnête, avec une extrême satisfaction, la populace, avec une extrême épouvante, apprenaient que la flottille était maîtresse du Saint-John. Si l'on ne se rendait pas, c'en était fait de la ville.

Que s'était-il donc passé? Les nordistes avaient-ils trouvé dans la tempête une aide inattendue? Oui! Aussi les canonnières n'étaient-elles point allées chercher un abri vers les criques inférieures de l'embouchure. Malgré la violence de la houle et du vent, elles s'étaient tenues au mouillage. Pendant que leurs adversaires s'éloignaient avec les chaloupes, le commandant Stevens et ses équipages avaient fait tête à l'ouragan, au risque de se perdre, afin de tenter un passage que les circonstances allaient peut-être rendre praticable. En effet, cet ouragan, qui poussait les eaux du large dans l'estuaire, venait de relever le niveau du fleuve à une hauteur anormale, et les canonnières s'étaient lancées à travers les passes. Et alors, forçant de vapeur, bien que leur quille raclât le fond de sable, elles avaient pu franchir la barre.

Vers quatre heures du matin, le commandant Stevens, manoeuvrant au milieu du brouillard, s'était rendu compte par l'estime qu'il devait être à la hauteur de Jacksonville. Il avait alors mouillé ses ancres, il s'était embossé. Puis, le moment venu, il avait déchiré les brumes par la détonation de ses grosses pièces et lancé ses premiers projectiles sur la rive gauche du Saint-John.

L'effet fut instantané. En quelques minutes, la milice eut évacué la ville, à l'exemple des troupes sudistes à Fernandina comme à Saint-Augustine. Stevens, voyant les quais déserts, commença presque aussitôt à modérer le feu, son intention n'étant point de détruire Jacksonville, mais de l'occuper et de la soumettre.

Presque aussitôt un drapeau blanc se déployait à la hampe de
Court-Justice.

On se figure aisément avec quelles angoisses ces premiers coups de canon furent entendus dans la maison de M. Harvey. La ville était certainement attaquée. Or, cette attaque ne pouvait venir que des fédéraux, soit qu'ils eussent remonté le Saint-John, soit qu'ils se fussent approchés par le nord de la Floride. Était-ce donc enfin la chance de salut inespérée — la seule qui pût sauver James et Gilbert Burbank?