Il va sans dire que le calme régnait également à Jacksonville. Les anciens magistrats avaient repris leur place dans la municipalité. Plus de citoyens emprisonnés pour leurs opinions tièdes ou contraires. Dispersion totale des partisans de Texar, qui, dès la première heure, avaient pu s'enfuir à la suite des milices floridiennes.
Au surplus, la guerre de Sécession se continuait dans le centre des États-Unis à l'avantage marqué des fédéraux. Le 18 et le 19, la première division de l'armée du Potomac avait débarqué au fort Monroe. Le 22, la seconde se préparait à quitter Alexandria pour la même destination. Malgré le génie militaire de cet ancien professeur de chimie, J. Jackson, désigné sous le nom de Stonewal Jackson, le «mur de pierre», les sudistes allaient être battus, dans quelques jours, au combat de Kernstown. Il n'y avait donc actuellement rien à craindre d'un soulèvement de la Floride, qui s'était toujours montrée un peu indifférente, on ne saurait trop le signaler, aux passions du Nord et du Sud.
Dans ces conditions, le personnel de Camdless-Bay, dispersé après l'envahissement de la plantation, avait pu rentrer peu à peu. Depuis la prise de Jacksonville, les arrêtés de Texar et de son Comité, relatifs à l'expulsion des esclaves affranchis, n'avaient plus aucune valeur. À cette date du 17 mars, la plupart des familles de Noirs, revenues sur le domaine, s'occupaient déjà de relever les baraccons. En même temps, de nombreux ouvriers déblayaient les ruines des chantiers et des scieries, afin de rétablir l'exploitation régulière des produits de Camdless-Bay. Perry et les sous-régisseurs y déployaient une grande activité sous la direction d'Edward Carrol. Si James Burbank lui laissait le soin de tout réorganiser, c'est qu'il avait, lui, une autre tâche à remplir — celle de retrouver son enfant. Aussi, en prévision d'une campagne prochaine, réunissait-il tous les éléments de son expédition. Un détachement de douze Noirs affranchis, choisis parmi les plus dévoués de la plantation, furent désignés pour l'accompagner dans ses recherches. On peut être sûr que ces braves gens s'y appliqueraient de coeur et d'âme.
Restait donc à décider comment l'expédition serait conduite. À ce sujet, il y avait lieu d'hésiter. En effet, sur quelle partie du territoire les recherches seraient-elles d'abord dirigées? Cette question devait évidemment primer toutes les autres.
Une circonstance inespérée, due uniquement au hasard, allait indiquer avec une certaine précision quelle piste il convenait de suivre au début de la campagne.
Le 19, Gilbert et Mars, partis dès le matin de Castle-House, remontaient rapidement le Saint-John dans une des plus légères embarcations de Camdless-Bay. Aucun des Noirs de la plantation ne les accompagnait pendant ces explorations qu'ils recommençaient chaque jour sur les deux berges du fleuve. Ils tenaient à opérer aussi secrètement que possible, afin de ne point donner l'éveil aux espions qui pouvaient surveiller les abords de Castle-House par ordre de Texar.
Ce jour-là, tous deux se glissaient le long de la rive gauche. Leur canot, s'introduisant à travers les grandes herbes, derrière les îlots détachés par la violence des eaux à l'époque des fortes marées d'équinoxe, ne courait aucun risque d'être aperçu. Pour des embarcations naviguant dans le lit du fleuve, il n'eût même pas été visible. Pas davantage de la berge elle-même, dont la hauteur le mettait à l'abri des regards de quiconque se fût aventuré sous son fouillis de verdure.
Il s'agissait, ce jour-là, de reconnaître les criques et les rios les plus secrets que les comtés de Duval et de Putnam déversent dans le Saint-John.
Jusqu'au hameau de Mandarin, l'aspect du fleuve est presque marécageux. À mer haute, les eaux s'étendent sur ces rives, extrêmement basses, qui ne découvrent qu'à mi-marée, lorsque le jusant est suffisamment établi pour ramener le Saint-John à son étiage normal. Sur la rive droite, toutefois, le niveau du sol est plus en relief. Les champs de maïs y sont à l'abri de ces inondations périodiques qui n'auraient permis aucune culture. On peut même donner le nom de coteau à cet emplacement où s'étagent les quelques maisons de Mandarin, et qui se termine par un cap projeté jusqu'au milieu du chenal.
Au delà, de nombreuses îles occupent le lit plus rétréci du fleuve, et c'est en reflétant les panaches blanchâtres de leurs magnifiques magnoliers que les eaux, divisées en trois bras, montent avec le flux ou descendent avec le reflux — ce dont le service de la batellerie peut profiter deux fois par vingt-quatre heures.