Zermah ne pouvait donc plus conserver l'ombre d'un espoir. En outre toute chance de salut allait s'évanouir au milieu de cette région dont elle connaissait, par ouï-dire, les sauvages horreurs. Elle ne le savait que trop! Aucune évasion ne serait possible!
En arrivant, la petite fille se trouvait dans un état d'extrême faiblesse. La fatigue, d'abord, malgré les soins incessants de Zermah, puis l'influence d'un climat détestable, avaient profondément altéré sa santé. Pâle, amaigrie, comme si elle eût été empoisonnée par les émanations de ces marécages, elle n'avait plus la force de se tenir debout, à peine celle de prononcer quelques paroles, et c'était toujours pour demander sa mère. Zermah ne pouvait plus lui dire, comme elle le faisait pendant les premiers jours de leur arrivée à la Crique-Noire, qu'elle reverrait bientôt Mme Burbank, que son père, son frère, Miss Alice, Mars, ne tarderaient pas à les rejoindre. Avec son intelligence si précoce et comme affinée déjà par le malheur depuis les scènes épouvantables de la plantation, Dy comprenait qu'elle avait été arrachée du foyer maternel, qu'elle était entre les mains d'un méchant homme, que si on ne venait pas à son secours, elle ne reverrait plus Camdless-Bay.
Maintenant, Zermah ne savait que répondre, et, malgré tout son dévouement, voyait la pauvre enfant dépérir.
Le wigwam n'était, on l'a dit, qu'une grossière cabane qui eût été très insuffisante pendant la période hivernale. Alors le vent et la pluie le pénétraient de toutes parts. Mais, dans la saison chaude, dont l'influence se faisait déjà sentir sous cette latitude, elle pouvait au moins protéger ses hôtes contre les ardeurs du soleil.
Ce wigwam était divisé en deux chambres d'inégale grandeur: l'une, assez étroite, à peine éclairée, ne communiquait pas directement avec l'extérieur et s'ouvrait sur l'autre chambre. Celle-ci, assez vaste, prenait jour par une porte ménagée sur la façade principale, c'est-à-dire sur celle qui regardait la berge du canal.
Zermah et Dy avaient été reléguées dans la petite chambre, où elles n'eurent à leur disposition que quelques ustensiles et une litière d'herbe qui servait de couchette.
L'autre chambre était occupée par Texar et l'Indien Squambô, lequel ne quittait jamais son maître. Là, pour meubles, il y avait une table avec plusieurs cruches d'eau-de-vie, des verres et quelques assiettes, une sorte d'armoire aux provisions, un tronc à peine équarri pour banc, deux bottes d'herbes pour toute literie. Le feu nécessaire à l'apprêt des repas, on le faisait dans un foyer de pierre disposé à l'extérieur, dans l'angle du wigwam. Il suffisait aux besoins d'une alimentation qui ne se composait que de viande séchée, de venaison dont un chasseur pouvait facilement s'approvisionner sur l'île, de légumes et de fruits presque à l'état sauvage — enfin de quoi ne pas mourir de faim.
Quant aux esclaves, au nombre d'une demi-douzaine, que Texar avait amenés de la Crique-Noire, ils couchaient dehors, comme les deux chiens, et, comme eux, ils veillaient aux abords du wigwam, n'ayant pour abri que les grands arbres, dont les basses branches s'entremêlaient au-dessus de leur tête.
Cependant, dès le premier jour, Dy et Zermah eurent la liberté d'aller et de venir. Elles ne furent point emprisonnées dans leur chambre, si elles l'étaient dans l'île Carneral. On se contentait de les surveiller — précaution bien inutile, car il était impossible de franchir le canal sans se servir de la barge que gardait sans cesse un des Noirs. Pendant qu'elle promenait la petite fille, Zermah se fut bientôt rendu compte des difficultés que présenterait une évasion.
Ce jour-là, si la métisse ne fut pas perdue de vue par Squambô, elle ne rencontra point Texar. Mais, la nuit venue, elle entendit la voix de l'Espagnol. Il échangeait quelques paroles avec Squambô, auquel il recommandait une surveillance sévère. Et bientôt, sauf Zermah, tous dormaient dans le wigwam.