— Misérable! s'écria Zermah que l'indignation emportait. Eh bien, si ce n'est pas son père, c'est Dieu qui l'arrachera de tes mains!»
Un ricanement, un haussement d'épaules, ce fut toute la réponse de l'Espagnol. Il avait roulé une seconde cigarette qu'il alluma tranquillement au reste de la première, et il s'éloigna en remontant la rive du canal, sans même regarder Zermah.
Certes, la courageuse métisse l'aurait frappé comme une bête fauve au risque d'être massacrée par Squambô et ses compagnons, si elle avait eu une arme. Mais elle ne pouvait rien. Immobile, elle regardait les Noirs travaillant sur la berge. Nulle part un visage ami, rien que des faces farouches de brutes qui ne semblaient plus appartenir à l'humanité. Elle rentra dans le wigwam pour reprendre son rôle de mère près de l'enfant qui l'appelait d'une voix faible.
Zermah essaya de consoler la pauvre petite créature qu'elle prit dans ses bras. Ses baisers la ranimèrent un peu. Elle lui fit une boisson chaude qu'elle prépara au foyer extérieur près duquel elle venait de la transporter. Elle lui donna tous les soins que lui permettaient son dénuement et son abandon. Dy la remerciait d'un sourire… Et quel sourire!… plus triste que n'eussent été des larmes!
Zermah ne revit pas l'Espagnol de toute la journée. Elle ne le recherchait plus d'ailleurs. À quoi bon? Il ne reviendrait pas à d'autres sentiments, et la situation s'empirerait avec de nouvelles récriminations.
En effet, si jusqu'alors, pendant son séjour à la Crique-Noire et depuis son arrivée à l'île Carneral, les mauvais traitements avaient été épargnés à l'enfant comme à Zermah, elle avait tout à craindre d'un tel homme. Il suffisait d'un accès de fureur pour qu'il se laissât emporter aux dernières violences. Aucune pitié ne pouvait sortir de cette âme perverse, et, puisque son intérêt ne l'avait pas emporté sur sa haine, Zermah devait renoncer à tout espoir dans l'avenir. Quant aux compagnons de l'Espagnol, Squambô, les esclaves, comment leur demander d'être plus humains que leur maître? Ils savaient quel sort attendait celui d'entre eux qui eût seulement témoigné un peu de sympathie. De ce côté, il n'y avait rien à espérer. Zermah était donc livrée à elle seule. Son parti fut pris. Elle résolut de tenter de s'enfuir dès la nuit suivante.
Mais de quelle façon? Ne fallait-il pas que la ceinture d'eau qui entourait l'île Carneral fût franchie. Si, devant le wigwam, cette partie du lac n'offrait que peu de largeur, on ne pouvait pas, cependant, la traverser à la nage. Restait donc une seule chance: s'emparer de la barge pour atteindre l'autre bord du canal.
Le soir arriva, puis la nuit qui devait être très obscure, mauvaise même, car la pluie commençait à tomber et le vent menaçait de se déchaîner sur le marécage.
S'il était impossible que Zermah sortît du wigwam par la porte de la grande chambre, peut-être ne lui serait-il pas difficile de faire un trou dans le mur de paillis, de passer par ce trou, d'attirer Dy après elle. Une fois au-dehors, elle aviserait.
Vers dix heures, on n'entendait plus à l'extérieur que les sifflements de la rafale. Texar et Squambô dormaient. Les chiens, blottis sous quelque fourré, ne rôdaient même pas autour de l'habitation.