On l'a vu par sa lettre, Gilbert n'était pas parti seul. Mars, le mari de Zermah, l'avait accompagné. Le jeune homme n'eût pas trouvé un compagnon plus dévoué à sa personne que cet esclave de Camdless-Bay, devenu libre en mettant le pied sur les territoires anti-esclavagistes. Mais, pour Mars, Gilbert était toujours son jeune maître, et il n'avait pas voulu le quitter, bien que le gouvernement fédéral eût déjà formé des bataillons noirs où il eût trouvé sa place.
Mars et Zermah n'étaient point de race nègre par leur naissance. C'étaient deux métis. Zermah avait pour frère cet héroïque esclave, Robert Small, qui, quatre mois plus tard, allait enlever aux confédérés, dans la baie même de Charlestown, un petit vapeur armé de deux canons dont il fit hommage à la flotte fédérale. Zermah avait donc de qui tenir, Mars aussi. C'était un heureux ménage, que, pendant les premières années, l'odieux trafic de l'esclavage avait menacé plus d'une fois de briser. C'est même au moment où Mars et Zermah allaient être séparés l'un de l'autre par les hasards d'une vente, qu'ils étaient entrés à Camdless-Bay dans le personnel de la plantation.
Voici en quelles circonstances:
Zermah avait actuellement trente et un ans, Mars trente-cinq. Sept ans auparavant, ils s'étaient mariés alors qu'ils appartenaient à un certain colon nommé Tickborn, dont l'établissement se trouvait à une vingtaine de milles en amont de Camdless-Bay. Depuis quelques années, ce colon avait eu des rapports fréquents avec Texar. Celui-ci rendait souvent visite à la plantation où il trouvait bon accueil. Rien d'étonnant à cela, puisque Tickborn, en somme, ne jouissait d'aucune estime dans le comté. Son intelligence étant fort médiocre, ses affaires n'ayant point prospéré, il fut obligé de mettre en vente un lot de ses esclaves.
Précisément, à cette époque, Zermah, très maltraitée comme tout le personnel de la plantation Tickborn, venait de mettre au monde un pauvre petit être, dont elle fut presque aussitôt séparée. Pendant qu'elle expiait en prison une faute dont elle n'était même pas coupable, son enfant mourut entre ses bras. On juge ce que fut la douleur de Zermah, ce que fut la colère de Mars. Mais que pouvaient ces malheureux contre un maître auquel leur chair appartenait, morte ou vivante, puisqu'il l'avait achetée?
Or, à ce chagrin allait s'en joindre un autre non moins terrible. En effet, le lendemain du jour où leur enfant était mort, Mars et Zermah, ayant été mis à l'encan, étaient menacés d'être séparés l'un de l'autre. Oui! cette consolation de se retrouver ensemble sous un nouveau maître, ils ne devaient même pas l'avoir. Un homme s'était présenté, qui offrait d'acheter Zermah, mais Zermah seule, bien qu'il ne possédât pas de plantation. Un caprice, sans doute! Et cet homme, c'était Texar. Son ami Tickborn allait donc passer contrat avec lui, quand, au dernier moment, il se produisit une surenchère de la part d'un nouvel acheteur.
C'était James Burbank qui assistait à cette vente publique des esclaves de Tickborn et s'était senti très touché du sort de la malheureuse métisse, suppliant en vain qu'on ne la séparât pas de son mari. Précisément, James Burbank avait besoin d'une nourrice pour sa petite fille. Ayant appris qu'une des esclaves de Tickborn, dont l'enfant venait de mourir, se trouvait dans les conditions voulues, il ne songeait qu'à acheter la nourrice; mais, ému des pleurs de Zermah, il n'hésita pas à proposer de son mari et d'elle un prix supérieur à tous ceux qu'on avait offerts jusqu'alors.
Texar connaissait James Burbank, qui l'avait plusieurs fois déjà chassé de son domaine, comme un homme d'une réputation suspecte. C'est même de là que datait la haine que Texar avait vouée à toute la famille de Camdless-Bay.
Texar voulut donc lutter contre son riche concurrent: ce fut en vain. Il s'entêta. Il fit monter au double le prix que Tickborn demandait de la métisse et de son mari. Cela ne servit qu'à les faire payer très cher à James Burbank. Finalement, le couple lui fut adjugé.
Ainsi, non seulement Mars et Zermah ne seraient pas séparés l'un de l'autre, mais ils allaient entrer au service du plus généreux des colons de toute la Floride. Quel adoucissement ce fut à leur malheur, et avec quelle assurance ils pouvaient maintenant envisager l'avenir!