Néanmoins, si Texar était fort connu, bien que ce ne fût pas à son avantage, cela ne l'empêchait pas d'exercer une réelle influence dans le comté, et particulièrement à Jacksonville. Il est vrai, c'était sur la partie la moins recommandable de la population du chef-lieu. Il y allait souvent pour des affaires, dont il ne parlait pas. Il s'y était fait un grand nombre d'amis parmi les petits Blancs et les plus détestables sujets de la ville. On l'a bien vu, lorsqu'il était revenu de Saint-Augustine en compagnie d'une demi-douzaine d'individus d'allure équivoque. Son influence s'étendait aussi jusque chez certains colons du Saint-John. Il les visitait quelquefois, et, si on ne lui rendait pas ses visites, puisque personne ne connaissait sa retraite de la Crique-Noire, il avait accès dans certaines plantations des deux rives. La chasse était un prétexte naturel à ces relations, qui s'établissent facilement entre gens de mêmes moeurs et mêmes goûts.

D'autre part, cette influence s'était encore accrue depuis quelques années, grâce aux opinions dont Texar avait voulu se faire le plus ardent défenseur. À peine la question de l'esclavage avait-elle amené la scission entre les deux moitiés des États- Unis, que l'Espagnol s'était posé comme le plus opiniâtre, le plus résolu des esclavagistes. À l'entendre, aucun intérêt ne pouvait le guider, puisqu'il ne possédait qu'une demi-douzaine de Noirs. C'était le principe même qu'il prétendait défendre. Par quels moyens? En faisant appel aux plus exécrables passions, en excitant la cupidité de la populace, en la poussant au pillage, à l'incendie, même au meurtre, contre les habitants ou colons qui partageaient les idées du Nord. Et maintenant, ce dangereux aventurier ne tendait à rien moins qu'à renverser les autorités civiles de Jacksonville, à remplacer des magistrats, modérés d'opinion, estimés pour leur caractère, par les plus forcenés de ses partisans. Devenu le maître du comté, par l'émeute, il aurait alors le champ libre pour exercer ses vengeances personnelles.

On comprend, dès lors, que James Burbank et quelques autres propriétaires de plantations n'eussent point négligé de surveiller les agissements d'un pareil homme, déjà très redoutable par ses mauvais instincts. De là, cette haine d'un côté, cette défiance de l'autre, que les prochains événements allaient encore accroître.

Au surplus, dans ce que l'on croyait savoir du passé de Texar, depuis qu'il avait cessé de faire la traite, il y avait des faits extrêmement suspects. Lors de la dernière invasion des Séminoles, tout semblait prouver qu'il avait eu des intelligences secrètes avec eux. Leur avait-il indiqué les coups à faire, quelles plantations il convenait d'attaquer? Les avait-il aidés dans leurs guets-apens et embûches? Cela ne put être mis en doute en plusieurs circonstances, et, à la suite d'une dernière invasion de ces Indiens, les magistrats durent poursuivre l'Espagnol, l'arrêter, le traduire en justice. Mais Texar invoqua un alibi — système de défense qui, plus tard, devait lui réussir encore — et il fut prouvé qu'il n'avait pu prendre part à l'attaque d'une ferme, située dans le comté de Duval, puisque, à ce moment, il se trouvait à Savannah, État de Géorgie, à quelque quarante milles vers le nord, en dehors de la Floride.

Pendant les années suivantes, plusieurs vols importants furent commis, soit dans les plantations, soit au préjudice de voyageurs, attaqués sur les routes floridiennes. Texar était-il auteur ou complice de ces crimes? Cette fois encore, on le soupçonna; mais, faute de preuve, on ne put le mettre en jugement.

Enfin, une occasion se présenta où l'on crut avoir pris sur le fait le malfaiteur jusqu'alors insaisissable. C'était précisément l'affaire pour laquelle il avait été mandé la veille devant le juge de Saint-Augustine.

Huit jours auparavant, James Burbank, Edward Carrol et Walter Stannard revenaient de visiter une plantation voisine de Camdless- Bay, quand, vers sept heures du soir, à la tombée de la nuit, des cris de détresse arrivèrent jusqu'à eux. Ils se hâtèrent de courir vers l'endroit d'où venaient ces cris, et ils se trouvèrent devant les bâtiments d'une ferme isolée.

Ces bâtiments étaient en feu. La ferme avait été préalablement pillée par une demi-douzaine d'hommes, qui venaient de se disperser. Les auteurs du crime ne devaient pas être loin: on pouvait encore apercevoir deux de ces coquins qui s'enfuyaient à travers la forêt.

James Burbank et ses amis se jetèrent courageusement à leur poursuite, et précisément dans la direction de Camdless-Bay. Ce fut en vain. Les deux incendiaires parvinrent à s'échapper à travers le bois. Toutefois MM. Burbank, Carrol et Stannard avaient très certainement reconnu l'un d'eux: c'était l'Espagnol.

En outre — circonstance plus probante encore — au moment où cet individu disparaissait au tournant d'une des lisières de Camdless- Bay, Zermah, qui passait, avait failli être heurtée par lui. Pour elle aussi, c'était bien Texar qui fuyait à toutes jambes.