Ce quai était presque désert alors. Il s'y trouvait seulement quelques matelots étrangers, occupés au déchargement des dogres. James Burbank ne fut donc point reconnu à son arrivée, et, sans avoir été signalé, il put se rendre chez un de ses correspondants, M. Harvey, qui demeurait à l'autre extrémité du port.

M. Harvey fut surpris et très inquiet de le voir. Il ne croyait pas que M. Burbank aurait obéi à l'injonction qui lui avait été faite de se présenter à Court-Justice. Dans la ville, on ne le croyait pas non plus. Quant à ce qui avait motivé cet ordre laconique de paraître devant les magistrats, M. Harvey ne le pouvait dire. Très probablement, dans le but de satisfaire l'opinion publique, on voulait demander à James Burbank des explications sur son attitude depuis le début de la guerre, sur ses idées bien connues à propos de l'esclavage. Peut-être songeait-on même à s'assurer de sa personne, à retenir comme otage le plus riche colon nordiste de la Floride? N'eût-il pas mieux fait de rester à Camdless-Bay? C'est ce que pensait M. Harvey. Ne pouvait-il y retourner, puisque personne ne savait encore qu'il venait de débarquer à Jacksonville?

James Burbank n'était point venu pour s'en aller. Il voulait savoir à quoi s'en tenir. Il le saurait.

Quelques questions très intéressantes, étant donné la situation où il se trouvait, furent alors posées par lui à son correspondant.

Les autorités avaient-elles été renversées au profit des meneurs de Jacksonville?

Pas encore, mais leur position était de plus en plus menacée. À la première émeute, leur renversement était probable sous la poussée des événements.

L'Espagnol Texar n'avait-il pas la main dans le mouvement populaire qui se préparait?

Oui! On le considérait comme le chef du parti avancé des esclavagistes de la Floride. Ses compagnons et lui, sans doute, seraient bientôt les maîtres de la ville.

Les derniers faits de guerre, dont le bruit commençait à se répandre dans toute la Floride, étaient-ils confirmés?

Ils l'étaient maintenant. L'organisation des États du Sud venait d'être complétée. Le 22 février, le gouvernement, définitivement installé, avait Jefferson Davis pour président, et Stephens pour vice-président, tous deux investis du pouvoir durant une période de six années. Au Congrès, composé de deux chambres, réuni à Richmond, Jefferson Davis avait, trois jours après, réclamé le service obligatoire. Depuis cette époque, les confédérés venaient de remporter quelques succès partiels, sans grande importance en somme. D'ailleurs, à la date du 24, une notable portion de l'armée du général Mac Clellan, disait-on, s'était lancée au delà du haut Potomac, ce qui avait amené l'évacuation de Columbus par les sudistes. Une grande bataille était donc imminente sur le Mississipi, et elle mettrait en contact l'armée séparatiste avec l'armée du général Grant.