«Mes amis, dit-il, vous le savez, une guerre civile, déjà longue et malheureusement trop sanglante, met aux prises la population des États-Unis. Le vrai mobile de cette guerre a été la question de l'esclavage. Le Sud, ne s'inspirant que de ce qu'il croit être ses intérêts, en a voulu le maintien. Le Nord, au nom de l'humanité, a voulu qu'il fût détruit en Amérique. Dieu a favorisé les défenseurs d'une cause juste, et la victoire s'est déjà prononcée plus d'une fois en faveur de ceux qui se battent pour l'affranchissement de toute une race humaine. Depuis longtemps, personne ne l'ignore, fidèle à mon origine, j'ai toujours partagé les idées du Nord, sans avoir été à même de les appliquer. Or, des circonstances ont fait que je puis hâter le moment où il m'est possible de conformer mes actes à mes opinions. Écoutez donc ce que j'ai à vous apprendre au nom de toute ma famille.»
Il y eut un sourd murmure d'émotion dans l'assistance, mais il s'apaisa presque aussitôt. Et alors, James Burbank, d'une voix qui s'entendit de partout, fit la déclaration suivante:
«À partir de ce jour, 28 février 1862, les esclaves de la plantation sont affranchis de toute servitude. Ils peuvent disposer de leur personne. Il n'y a plus que des hommes libres à Camdless-Bay!»
Les premières manifestations de ces nouveaux affranchis furent des hurrahs qui éclatèrent de toutes parts. Les bras s'agitèrent en signe de remerciements. Le nom de Burbank fut acclamé. Tous se rapprochèrent du perron. Hommes, femmes, enfants, voulaient baiser les mains de leur libérateur. Ce fut un indescriptible enthousiasme, qui se produisit avec d'autant plus d'énergie qu'il n'était point préparé. On juge si Pygmalion gesticulait, pérorait, prenait des attitudes.
Alors, un vieux Noir, le doyen du personnel, s'avança jusque sur les premières marches du perron. Là, il redressa la tête, et d'une voix profondément émue:
«Au nom des anciens esclaves de Camdless-Bay, libres désormais, dit-il, soyez remercié, monsieur Burbank, pour nous avoir fait entendre les premières paroles d'affranchissement qui aient été prononcées dans l'État de Floride!»
Tout en parlant, le vieux Nègre venait de monter lentement les degrés du perron. Arrivé auprès de James Burbank, il lui avait baisé les mains, et, comme la petite Dy lui tendait les bras, il la présenta à ses camarades.
«Hurrah!… Hurrah pour monsieur Burbank!»
Ces cris retentirent joyeusement dans l'air et durent porter jusqu'à Jacksonville, sur l'autre rive du Saint-John, la nouvelle du grand acte qui venait d'être accompli.
La famille de James Burbank était profondément émue. Vainement essaya-t-elle de calmer ces marques d'enthousiasme. Ce fut Zermah qui parvint à les apaiser, lorsqu'on la vit s'élancer vers le perron pour prendre la parole à son tour.