— En ce qui nous concerne plus particulièrement, Texar, voici où on en est: le gouvernement fédéral, dit-on, s'occupe de préparer une expédition contre la Floride. Par conséquent, il faut s'attendre, sous peu, à une invasion des nordistes!

— Est-ce certain?

— Je ne sais, mais le bruit en a couru à Savannah, et on me l'a confirmé à Saint-Augustine.

— Eh! qu'ils viennent donc, ces fédéraux, puisqu'ils ont la prétention de nous soumettre! s'écria Texar, en accentuant sa menace d'un coup de poing, dont la violence fit sauter verres et bouteilles sur la table. Oui! Qu'ils viennent! On verra si les propriétaires d'esclaves de la Floride se laisseront dépouiller par ces voleurs d'abolitionnistes!»

Cette réponse de Texar aurait appris deux choses à quiconque n'eût pas été au courant des événements dont l'Amérique était le théâtre à cette époque: d'abord que la guerre de Sécession, déclarée, en fait, par le coup de canon tiré sur le fort Sumter, le 11 avril 1861, était alors dans sa période la plus aiguë, car elle s'étendait presque aux dernières limites des États du Sud; ensuite que Texar, partisan de l'esclavage, faisait cause commune avec l'immense majorité de la population des territoires à esclaves. Et précisément, à bord du _Shannon, _plusieurs représentants des deux partis se trouvaient en présence: d'une part — suivant les diverses appellations qui leur furent données pendant cette longue lutte —, des nordistes, anti-esclavagistes, abolitionnistes ou fédéraux; de l'autre, des sudistes, esclavagistes, sécessionnistes ou confédérés.

Une heure après, Texar et les siens, plus que suffisamment abreuvés, se levèrent pour remonter sur le pont supérieur du _Shannon. _On avait déjà dépassé, du côté de la rive droite, la crique Trent et la crique des Six-Milles, qui introduisent les eaux du fleuve, l'une, jusqu'à la limite d'une épaisse cyprière, l'autre, jusqu'aux vastes marais des Douze-Milles, dont le nom indique l'étendue.

Le steam-boat naviguait alors entre deux bordures d'arbres magnifiques, des tulipiers, des magnolias, des pins, des cyprès, des chênes-verts, des yuccas, et nombre d'autres d'une venue superbe, dont les troncs disparaissaient sous l'inextricable fouillis des azalées et des serpentaires. Parfois, à l'ouvert des criques par lesquelles s'alimentent les plaines marécageuses des comtés de Saint-Jean et de Duval, une forte odeur de musc imprégnait l'atmosphère. Elle ne venait point de ces arbustes, dont les émanations sont si pénétrantes sous ce climat, mais bien des alligators qui s'enfuyaient sous les hautes herbes au bruyant passage du _Shannon. _Puis, c'étaient des oiseaux de toutes sortes, des pics, des hérons, des jacamars, des butors, des pigeons à tête blanche, des orphées, des moqueurs, et cent autres, variés de forme et de plumage, tandis que l'oiseau-chat reproduisait tous les bruits du dehors avec sa voix de ventriloque — même ce cri du coq à fraise, sonore comme la note cuivrée d'une trompette, dont le chant se fait entendre jusqu'à la distance de quatre à cinq milles.

Au moment où Texar franchissait la dernière marche du capot pour prendre place sur le rouffle, une femme allait descendre dans l'intérieur du salon. Elle recula dès qu'elle se vit en face de cet homme. C'était une métisse, au service de la famille Burbank. Son premier mouvement avait été celui d'une invincible répulsion en se trouvant à l'improviste devant cet ennemi déclaré de son maître. Sans s'arrêter au mauvais regard que lui lança Texar, elle se rejeta de côté. Lui, haussant alors les épaules, se retourna vers ses compagnons.

«Oui, c'est Zermah, s'écria-t-il, une des esclaves de ce James
Burbank, qui prétend n'être pas partisan de l'esclavage!»

Zermah ne répondit rien. Lorsque l'entrée du rouffle fut libre, elle descendit au grand salon du _Shannon, _sans paraître attacher la moindre importance à ce propos.