— Si elles résistent, leur résistance ne pourra être de longue durée! répondit Edward Carrol. Sans vaisseaux, sans canonnières, comment pourraient-ils s'opposer au passage du commodore Dupont, au débarquement des troupes de Sherman, à l'occupation des ports de Fernandina, de Jacksonville ou de Saint-Augustine? Ces points occupés, les fédéraux seront maîtres de la Floride. Alors Texar et les siens n'auront d'autre ressource que de s'enfuir…

— Ah! puisse-t-on, au contraire, s'emparer de cet homme! s'écria James Burbank. Quand il sera entre les mains de la justice fédérale, nous verrons s'il arguera encore de quelque alibi pour échapper au châtiment que méritent ses crimes!»

La nuit se passa, sans que la sécurité de Castle-House eût été un seul instant troublée. Mais quelles devaient être les inquiétudes de Mme Burbank et de Miss Alice!

Le lendemain, 1er mars, on se mit à l'affût de tous les bruits qui pourraient venir du dehors. Ce n'est pas que la plantation fût menacée ce jour-là. L'arrêté de Texar n'avait ordonné l'expulsion des affranchis que dans les quarante-huit heures. James Burbank, décidé à résister à cet ordre, avait le temps nécessaire pour organiser ses moyens de défense dans la mesure du possible. L'important était de recueillir les bruits venus du théâtre de la guerre. Ils pouvaient à chaque instant modifier l'état de choses. James Burbank et son beau-frère montèrent donc à cheval. Descendant la rive droite du Saint-John, ils se dirigèrent vers l'embouchure du fleuve, afin d'explorer, à une dizaine de milles, cet évasement de l'estuaire qui se termine par la pointe de San- Pablo, à l'endroit où s'élève le phare. Lorsqu'ils passeraient devant Jacksonville, située sur l'autre rive, il leur serait facile de reconnaître si un rassemblement d'embarcations n'indiquait pas quelque prochaine tentative de la populace contre Camdless-Bay. En une demi-heure, tous deux avaient dépassé la limite de la plantation, et ils continuèrent à se porter vers le nord.

Pendant ce temps, Mme Burbank et Alice, allant et venant dans le parc de Castle-House, échangeaient leurs pensées. M. Stannard essayait vainement de leur rendre un peu de calme. Elles avaient le pressentiment d'une prochaine catastrophe.

Cependant Zermah avait voulu parcourir les divers baraccons. Bien que la menace d'expulsion fût maintenant connue, les Noirs ne songeaient point à en tenir compte. Ils avaient repris leurs travaux habituels. Comme leur ancien maître, décidés à la résistance, de quel droit puisqu'ils étaient libres, les chasserait-on de leur pays d'adoption? Sur ce point, Zermah fit à sa maîtresse le rapport le plus rassurant. On pouvait compter sur le personnel de Camdless-Bay.

«Oui, dit-elle, tous mes compagnons reviendraient à la condition d'esclaves, comme je l'ai fait moi-même, plutôt que d'abandonner la plantation et les maîtres de Castle-House! Et si l'on veut les y obliger, ils sauront défendre leurs droits!»

Il n'y avait plus qu'à attendre le retour de James Burbank et d'Edward Carrol. À cette date du 1er mars, il n'était pas impossible que la flottille fédérale fût arrivée en vue du phare de Pablo, prête à occuper l'embouchure du Saint-John. Les confédérés n'auraient pas trop de toutes les milices pour s'opposer à leur passage, et les autorités de Jacksonville, directement menacées, ne seraient plus à même de mettre à exécution leurs menaces contre les affranchis de Camdless-Bay.

Cependant le régisseur Perry faisait sa visite quotidienne aux divers chantiers et ateliers du domaine. Il put constater, lui aussi, les bonnes dispositions des noirs. Quoiqu'il n'en voulût pas convenir, il voyait que, s'ils avaient changé de condition, leur assiduité au travail, leur dévouement à la famille Burbank, étaient restés les mêmes. Quant à résister à tout ce que pourrait tenter contre eux la populace de Jacksonville, ils y étaient fermement résolus. Mais, suivant l'opinion de M. Perry, plus obstiné que jamais dans ses idées d'esclavagiste, ces beaux sentiments ne pouvaient durer. La nature finirait par reprendre ses droits. Après avoir goûté à l'indépendance, ces nouveaux affranchis reviendraient d'eux-mêmes à la servitude. Ils redescendraient au rang, qui leur était dévolu par la nature dans l'échelle des êtres, entre l'homme et l'animal.

Ce fut, sur ces entrefaites, qu'il rencontra le vaniteux Pygmalion. Cet imbécile avait encore accentué son attitude de la veille. À le voir se pavaner, les mains derrière le dos, la tête haute, on sentait maintenant que c'était un homme libre. Ce qui est certain, c'est qu'il n'en travaillait pas davantage.