Là s'arrêtaient les nouvelles apportées à Castle-House. Inutile d'insister sur leur importance au point de vue spécial de Camdless-Bay. Puisque les fédéraux avaient enfin débarqué en Floride, l'État tout entier ne pouvait tarder à tomber en leur pouvoir. Évidemment, quelques jours se passeraient avant que les canonnières eussent pu franchir la barre du Saint-John. Mais leur présence imposerait certainement aux autorités qui venaient d'être installées à Jacksonville, et il y avait lieu d'espérer que, par crainte de représailles, Texar et les siens n'oseraient rien entreprendre contre la plantation d'un nordiste aussi en vue que James Burbank.
Ce fut un véritable apaisement pour la famille, qui alla subitement de la crainte à l'espoir. Et pour Alice Stannard comme pour Mme Burbank, c'était, avec la certitude que Gilbert n'était plus éloigné, l'assurance qu'elles reverraient sous peu, l'une son fiancé, l'autre son fils, sans qu'il y eût à trembler pour sa sécurité.
En effet, le jeune lieutenant n'aurait eu que trente milles à faire, depuis Saint-Andrews, pour atteindre le petit port de Camdless-Bay. En ce moment, il était à bord de la canonnière _Ottawa, _et cette canonnière venait de se distinguer par un fait de guerre, dont les annales maritimes n'avaient point encore eu d'exemple.
Voici ce qui s'était passé pendant la matinée du 2 mars, — détails que le sous-régisseur n'avait pu apprendre pendant sa visite à Jacksonville, et qu'il importe de connaître pour l'intelligence des graves événements qui vont suivre.
Dès que le commodore Dupont eût connaissance de l'évacuation du fort Clinch par la garnison confédérée, il envoya quelques bâtiments d'un médiocre tirant d'eau à travers le chenal de Saint- Mary. Déjà la population blanche s'était retirée dans l'intérieur du pays, à la suite des troupes sudistes, abandonnant les bourgs, les villages, les plantations de la côte. Ce fut une véritable panique, provoquée par les idées de représailles que les sécessionnistes attribuaient aux chefs fédéraux. Et, non seulement en Floride, mais sur la frontière géorgienne, dans toute la partie de l'État comprise entre les baies d'Ossabaw et de Saint-Mary, les habitants battirent précipitamment en retraite, afin d'échapper aux troupes de débarquement de la brigade Wright. Dans ces conditions, les navires du commodore Dupont n'eurent pas un seul coup de canon à tirer pour prendre possession du fort Clinch et de Fernandina. Seule, la canonnière _Ottawa, _sur laquelle Gilbert, toujours accompagné de Mars, remplissait les fonctions de second, eut à faire usage de ses bouches à feu, comme on va le voir.
La ville de Fernandina est reliée à ce littoral ouest; de la Floride, découpé sur le golfe du Mexique, par un tronçon de railway qui la rattache au port de Cedar-Keys. Ce railway suit d'abord la côte de l'île Amélia; puis, avant d'atteindre la terre ferme, il s'élance à travers la crique de Nassau sur un long pont de pilotis.
Au moment où l'_Ottawa _arrivait au milieu de cette crique, un train s'engageait sur ce pont. La garnison de Fernandina s'enfuyait, emportant tous ses approvisionnements. Elle était suivie de quelques personnages plus ou moins importants de la ville. Aussitôt, la canonnière, forçant de vapeur, se dirigea vers le pont et fit feu de ses pièces de chasse, aussi bien contre les pilotis que contre le train en marche. Gilbert, posté à l'avant, dirigeait le tir. Il y eut quelques coups heureux. Entre autres, un obus vint atteindre la dernière voiture du convoi, dont les essieux furent brisés ainsi que les barres d'attache. Mais le train, sans s'arrêter un instant — ce qui eût rendu sa situation très dangereuse —, ne s'occupa pas de ce dernier wagon. Il le laissa en détresse, et, continuant sa marche à toute vapeur, il s'enfonça vers le sud-ouest de la péninsule. À ce moment arriva un détachement des fédéraux débarqués à Fernandina. Le détachement s'élança sur le pont. En un instant, le wagon fut capturé avec les fugitifs qui s'y trouvaient, principalement des civils. On conduisit ces prisonniers à l'officier supérieur, le colonel Gardner, qui commandait à Fernandina, on prit leurs noms, on les garda vingt-quatre heures pour l'exemple sur un des bâtiments de l'escadre, puis on les relâcha.
Lorsque le train eut disparu, _l'Ottawa _dut se contenter d'attaquer un bâtiment, chargé de matériel, qui s'était réfugié dans la baie, et dont elle s'empara.
Ces événements étaient de nature à jeter le découragement parmi les troupes confédérées et les habitants des villes floridiennes. Ce fut ce qui se produisit plus particulièrement à Jacksonville. L'estuaire du Saint-John ne tarderait pas à être forcé comme l'avait été celui de Saint-Mary; cela ne pouvait faire doute, et, très vraisemblablement, les unionistes ne trouveraient pas plus de résistance à Jacksonville qu'à Saint-Augustine et dans tous les bourgs du comté.
Cela était bien fait pour rassurer la famille de James Burbank. Dans ces conditions, on devait le croire, Texar n'oserait pas donner suite à ses projets. Ses partisans et lui seraient renversés, et sous peu, par la seule force des choses, les honnêtes gens reprendraient le pouvoir qu'une émeute de la populace leur avait arraché.