On verra bientôt si les hommes du Nord, que leurs intérêts de famille ou de fortune obligeaient, pour vivre au milieu d'une population esclavagiste, à se conformer aux usages du pays, étaient en droit de tenir ce langage et n'avaient pas lieu de tout craindre.
Ce que James Burbank et ses amis pensaient de la guerre était vrai. Le gouvernement fédéral préparait une expédition dans le but de soumettre la Floride. Il ne s'agissait pas tant de s'emparer de l'État ou de l'occuper militairement, que d'en fermer toutes les passes aux contrebandiers, dont le métier consistait à forcer le blocus maritime, autant pour exporter les productions indigènes que pour introduire des armes et munitions. Aussi le _Shannon _ne se hasardait-il plus à desservir les côtes méridionales de la Géorgie, qui étaient alors au pouvoir des généraux nordistes. Par prudence, il s'arrêtait sur la frontière, un peu au delà de l'embouchure du Saint-John, vers le nord de l'île Amélia, à ce port de Fernandina, d'où part le chemin de fer de Cedar-Keys qui traverse obliquement la péninsule floridienne pour aboutir au golfe du Mexique. Plus haut que l'île Amélia et le rio de Saint- Mary, le _Shannon _eût couru le risque d'être capturé par les navires fédéraux, qui surveillaient incessamment cette portion du littoral.
Il s'en suit donc que les passagers du steam-boat étaient principalement ceux des Floridiens que leurs affaires n'obligeaient point à se rendre au delà des frontières de la Floride. Tous demeuraient dans les villes, bourgs ou hameaux, bâtis sur les rives du Saint-John ou de ses affluents, et, pour la plupart, soit à Saint-Augustine, soit à Jacksonville. En ces diverses localités, ils pouvaient débarquer par les appontements placés aux escales, ou en se servant de ces estacades de bois, ces «piers», établis à la mode anglaise, qui les dispensaient de recourir aux embarcations du fleuve.
L'un des passagers du steam-boat, cependant, allait l'abandonner en pleine rivière. Son projet était, sans attendre que le _Shannon _se fût arrêté à l'une des escales réglementaires, de débarquer sur un endroit de la rive, où il n'y avait en vue ni un village quelconque ni une maison isolée, pas même une cabane de chasse ou de pêche.
Ce passager était Texar.
Vers six heures du soir, le _Shannon _lança trois aigus coups de sifflet. Ses roues furent presque aussitôt stoppées, et il se laissa descendre au courant, qui est très modéré sur cette partie du fleuve. Il se trouvait alors par le travers de la Crique-Noire.
Cette crique est une profonde échancrure, évidée dans la rive gauche, au fond de laquelle se jette un petit rio sans nom, qui passe au pied du fort Heilman, presque à la limite des comtés de Putnam et de Duval. Son étroite ouverture disparaît tout entière sous une voûte de ramures épaisses, dont le feuillage s'entremêle comme la trame d'un tissu très serré. Cette sombre lagune est, pour ainsi dire, inconnue des gens du pays. Personne n'a jamais tenté de s'y introduire, et personne ne savait qu'elle servît de demeure à ce Texar. Cela tient à ce que la rive du Saint-John, à l'ouverture de la Crique-Noire, ne semble être interrompue en aucun point de ses berges. Aussi, avec la nuit qui tombait rapidement, fallait-il être un marinier très pratique de cette ténébreuse crique pour s'y introduire dans une embarcation.
Aux premiers coups de sifflet du _Shannon, _un cri avait répondu immédiatement — par trois fois. La lueur d'un feu, qui brillait entre les grandes herbes de la rive, s'était mise en mouvement. Cela indiquait qu'un canot s'avançait pour accoster le steam-boat.
Ce n'était qu'un squif — petite embarcation d'écorce qu'une simple pagaie suffit à diriger et à conduire. Bientôt ce squif ne fut plus qu'à une demi-encablure du Shannon.
Texar s'avança alors vers la coupée du rouffle de l'avant, et, se faisant un porte-voix de sa main: