— Sans doute!
— Et, si tu t'appartiens, rien ne t'empêche de disposer de toi comme il te plaît?
— Rien, monsieur Perry.
— Eh bien, à ta place, Pyg, je n'hésiterais pas. J'irais me proposer à la plantation voisine, je m'y revendrais comme esclave, et le prix de ma vente, je l'apporterais à mon ancien maître pour l'indemniser du tort que je lui ai fait en me laissant affranchir!»
Le régisseur parlait-il sérieusement? on ne saurait le dire, tant le digne homme était capable de déraisonner, lorsqu'il enfourchait son habituel dada. En tout cas, le piteux Pygmalion, déconcerté, irrésolu, abasourdi, ne sut rien répondre.
Toutefois, il n'y avait pas à cela le moindre doute, l'acte de générosité, accompli par James Burbank, venait d'attirer le malheur et la ruine sur la plantation. Le désastre matériel, c'était assez visible, devait se chiffrer par une somme considérable. Il ne restait plus rien des baraccons, détruits après avoir été préalablement saccagés par les pillards. Des scieries, des ateliers, on ne voyait plus qu'un morceau de cendres, restes de l'incendie, d'où s'échappaient encore des fumerolles de vapeur grisâtre. À la place des chantiers, qui servaient à l'emmagasinage des bois déjà débités, à la place des fabriques, où se trouvaient les appareils pour «sérancer» le coton, les presses hydrauliques pour le mettre en balles, les machines pour la manipulation de la canne à sucre, il n'y avait que des murs noircis, prêts à s'écrouler, des tas de briques rougies par le feu à l'endroit où s'élevait la cheminée des usines. Puis, à la surface des champs de caféiers, des rizières, des potagers, des enclos réservés aux animaux domestiques, la dévastation était complète, comme si une troupe de fauves eût ravagé le riche domaine pendant de longues heures! En présence de ce lamentable spectacle, l'indignation de M. Perry ne pouvait se contenir. Sa colère s'échappait en paroles menaçantes. Pygmalion n'était rien moins que rassuré à voir les farouches regards que le régisseur lançait sur lui. Aussi finit-il par le quitter pour regagner Castle-House, afin, dit-il, «de réfléchir plus à son aise à la proposition de se vendre que le régisseur venait de lui faire.» Et, sans doute, la journée ne put suffire à ses réflexions, car, le soir venu, il n'avait encore pris aucune décision à cet égard.
Cependant, ce jour même, quelques-uns des anciens esclaves étaient rentrés secrètement à Camdless-Bay. On imagine ce que dut être leur désolation, lorsqu'ils ne trouvèrent pas une seule case qui n'eût été détruite. James Burbank donna aussitôt des ordres pour que l'on subvînt à leurs besoins du mieux possible. Un certain nombre de ces Noirs put être logé à l'intérieur de l'enceinte, dans la partie des communs respectée par l'incendie. On les employa tout d'abord à enterrer ceux de leurs compagnons morts en défendant Castle-House, et aussi les cadavres des assaillants qui avaient été tués dans l'attaque, — les blessés ayant été emmenés par leurs camarades. Il en fut pareillement des deux malheureux Nègres, égorgés au moment où Texar et ses complices les surprenaient à leur poste, près de la petite crique Marino.
Ces soins pris, James Burbank ne pouvait songer encore à la réorganisation de son domaine. Il fallait attendre que la question fût décidée entre le Sud et le Nord dans l'État de Floride. D'autres soucis, bien autrement graves, l'absorbaient jour et nuit. Tout ce qu'il était en son pouvoir de faire pour retrouver les traces de sa petite fille, il le faisait. En outre, la santé de Mme Burbank était très compromise. Bien que Miss Alice ne la quittât pas d'un instant et la soignât avec une sollicitude filiale, il importait qu'un médecin fût appelé près d'elle.
Il y en avait un, à Jacksonville, qui possédait toute la confiance de la famille Burbank. Ce médecin n'hésita pas à venir à Camdless- Bay, dès qu'il y fut mandé. Il prescrivit quelques remèdes. Mais pourraient-ils être efficaces tant que la petite Dy ne serait pas rendue à sa mère? Aussi, laissant Edward Carrol, qui devait être retenu quelque temps à la chambre, James Burbank et Walter Stannard allaient-ils chaque jour explorer les deux rives du fleuve. Ils fouillaient les îlots du Saint-John; ils interrogeaient les gens du pays; ils s'informaient jusque dans les moindres hameaux du comté; ils promettaient de l'argent, et beaucoup, à qui leur apporterait un indice quelconque… Leurs efforts demeuraient infructueux. Comment aurait-on pu leur apprendre que c'était au fond de la Crique-Noire que se cachait l'Espagnol? Personne ne le savait. Et d'ailleurs, pour mieux soustraire ses victimes à toutes les recherches, Texar n'avait-il pas dû les entraîner vers le haut cours du fleuve? Le territoire n'était-il pas assez grand, n'y avait-il pas assez de retraites dans les vastes forêts du centre, au milieu des immenses marais du sud de la Floride, dans la région de ces inaccessibles Everglades, pour que Texar pût si bien y cacher ses deux victimes qu'on ne parviendrait pas à arriver jusqu'à elles?
En même temps, par ce médecin, qui venait à Camdless-Bay, James
Burbank fut chaque jour tenu au courant de ce qui se passait à
Jacksonville et dans le nord du comté de Duval.