Puis, s'adressant à l'enfant:
«Et tes cailloux... lui demanda-t-il, les cailloux que je te remets chaque soir...
—Ils sont serrés dans mon pot, monsieur Martin, répondit P'tit-Bonhomme, et j'en ai déjà cinquante-sept.»
En effet, il y avait cinquante-sept jours qu'il était arrivé à la ferme de Kerwan.
«Eh! fit Grand'mère, ça lui ferait déjà cinquante-sept pence à un penny le caillou...
—Hein, P'tit-Bonhomme, reprit Sim, que de gâteaux tu pourrais acheter avec cet argent-là!
—Des gâteaux?... Non, Sim... De beaux cahiers pour écrire, j'aimerais mieux cela!»
La fin de l'année approchait. Aux bourrasques du mois de novembre avaient succédé de grands froids. Une épaisse couche de neige durcie recouvrait le sol. C'était un spectacle qui ravissait notre petit garçon, de voir les arbres tout blancs de givre avec leurs pendeloques de glace. Et sur les vitres des fenêtres, l'humidité condensée en cristallisations capricieuses, qui formaient de si jolis dessins!... Et la rivière prise d'un bord à l'autre, avec des glaçons qui s'amassaient pour former une énorme embâcle!... Certes, ils n'étaient pas nouveaux pour lui, ces phénomènes de l'hiver, et il les avait souvent observés, quand il courait à travers les rues de Galway jusqu'au Claddagh. Mais, à cette misérable époque de sa vie, il était à peine vêtu. Il allait pieds nus dans la neige. La bise pénétrait à travers ses loques. Ses yeux pleuraient, ses mains étaient crevassées d'engelures. Et, quand il rentrait à la ragged-school, il n'y avait pas de place pour lui devant le foyer...
Qu'il se sentait heureux à présent! Quel contentement de vivre au milieu de gens qui l'aimaient! Il semblait que leur affection le réchauffait plus encore que les vêtements qui le garantissaient de la bise, la saine nourriture servie sur la table, les belles flammes de fagot pétillant au fond de la cheminée. Et, ce qui lui paraissait meilleur encore, maintenant qu'il commençait à se rendre utile, c'est qu'il sentait de bons cœurs autour de lui. Il était vraiment de la maison. Il avait une grand'mère, une mère, des frères, des parents... Et ce serait parmi eux, sans jamais les quitter, pensait-il, que se passerait son existence... Ce serait là qu'il gagnerait sa vie... Gagner sa vie, comme le lui avait dit un jour Murdock, c'est à cela que sa pensée le ramenait sans cesse.
Quelle joie il ressentit, quand, pour la première fois, il put prendre part à l'une des fêtes qui est peut-être la plus sanctifiée de l'année irlandaise.