Excellente idée, on l'avouera, et, pour la mettre à exécution, Sim n'eut qu'à fixer sur la tête de l'appareil une crécelle que le vent faisait tourner avec bruit.
Bah! si messieurs les corbeaux se montrèrent, sinon inquiets, du moins étonnés les deux premiers jours, le troisième, ils n'y prirent plus garde, et P'tit-Bonhomme les vit se poser tranquillement sur le mannequin, dont la crécelle ne pouvait lutter avec leurs croassements.
«Décidément, pensa-t-il, tout n'est pas parfait en ce bas monde!»
A part ces quelques ennuis, les choses marchaient à la ferme. P'tit-Bonhomme y était aussi heureux que possible. Pendant les longues soirées de cet hiver il avait fait des progrès sérieux en écriture et en calcul. Et, maintenant, lorsqu'il rentrait à la fin du jour, il mettait en ordre sa comptabilité. Elle comprenait, avec les œufs des poules, les poussins du poulailler inscrits à la date de leur naissance et numérotés suivant leur espèce. Il en était de même des porcelets et des lapins, qui forment des familles nombreuses en Irlande comme ailleurs. Ce n'était pas là une mince besogne pour le jeune comptable. Aussi lui en savait-on gré. Il témoignait d'un esprit si ordonné qu'on l'y encourageait. Et, chaque soir, M. Martin lui remettait le caillou convenu qu'il glissait dans son pot de grès. Ces cailloux-là avaient à ses yeux autant de valeur que des shillings. Après tout, la monnaie, ce n'est qu'une affaire de convention. En outre, le pot contenait aussi la belle guinée d'or que lui avait valu son début au théâtre de Limerick, et dont, par on ne sait quelle réserve, il n'avait point parlé à la ferme. Au surplus, faute d'en avoir l'emploi puisqu'il ne manquait de rien, il lui attribuait un moindre prix qu'à ses petites pierres, lesquelles attestaient son zèle et sa parfaite conduite.
La saison ayant été favorable, on fit les préparatifs pour les travaux de fenaison dès la dernière semaine de juillet. Bonne apparence de récolte. Tout le personnel de la ferme dut être mis en réquisition. Une cinquantaine d'acres à faucher, ce fut l'ouvrage de Murdock, de Sim et de deux manouvriers du dehors. Les femmes leur venaient en aide pour étendre le fourrage frais afin de le faire sécher, avant de le mettre en «moffles»—puis de le rentrer à l'intérieur des granges. Sous un climat aussi pluvieux, on comprend qu'il n'y ait pas une journée à perdre, et, si le temps est au beau, que l'on se hâte d'en profiter. Peut-être P'tit-Bonhomme négligea-t-il son troupeau pendant une semaine, désireux de seconder Martine et Kitty. De quelle ardeur il massait les herbes avec son râteau, et comme il s'entendait à édifier ses moffles!
Ainsi s'écoula cette année,—l'une des plus heureuses de M. Martin à la ferme de Kerwan. Elle n'aurait laissé aucun regret, si on avait eu des nouvelles de Pat. C'était à croire que la présence de P'tit-Bonhomme portait bonheur. Lorsque le collecteur des taxes et le receveur des redevances se présentèrent, ils furent payés intégralement. A l'hiver qui suivit, exempt de grands froids et très humide, succéda un printemps précoce, lequel justifia les espérances que les cultivateurs avaient conçues.
On retourna à la vie des champs. P'tit-Bonhomme reprit les longues journées avec Birk et ses moutons. Il vit les herbages reverdir, il entendit le bruit menu que font le blé, le seigle, l'avoine, lorsque l'épi commence à se former. Il s'amusa du vent qui effleurait les panaches soyeux des orges. Et puis, on parlait d'une autre récolte impatiemment attendue, une chose qui faisait sourire Grand'mère... Oui! trois mois ne s'écouleraient pas sans que la famille Mac Carthy se fût accrue d'un nouveau membre, dont Kitty se préparait à lui faire cadeau.
Pendant la fenaison en août, voici que précisément au plus fort de la besogne, un des ouvriers fut pris de fièvre et ne put continuer son travail. Pour le remplacer, il fallait s'adresser à quelque faucheur en chômage, s'il s'en trouvait encore. L'ennui était que M. Martin dût perdre une demi-journée à courir jusqu'à la paroisse de Silton. Aussi accepta-t-il volontiers, lorsque P'tit-Bonhomme offrit de s'y rendre.
On pouvait se fier à lui pour porter un mot et le remettre au destinataire. Cinq milles sur une route qu'il connaissait, puisqu'il la parcourait chaque dimanche, ce n'était pas chose à l'embarrasser. Et même, il se proposait d'aller à pied, les chevaux et l'âne étant occupés au charroi des fourrages. En quittant la ferme de grand matin, il promettait d'être de retour avant midi.
Petit-Bonhomme partit dès l'aube, d'un pas délibéré, ayant dans sa poche la lettre du fermier qu'il devait remettre à l'aubergiste de Silton, et, dans son bissac, de quoi manger en route.