Avec la nouvelle année survinrent des froids excessifs. On ne quittait plus guère la ferme. Il est vrai, le travail ne manquait pas à l'intérieur. Ne fallait-il pas pourvoir à la nourriture et à l'entretien des animaux? P'tit-Bonhomme était chargé spécialement de la basse-cour, et l'on pouvait s'en rapporter à lui. Les poules et les poussins étaient aussi soigneusement traités qu'enregistrés. Entre temps, il n'oubliait pas qu'il avait une filleule. Quelle joie il éprouvait à tenir Jenny sur ses bras, à provoquer son sourire en lui souriant, à lui chanter des chansons, à la bercer pour l'endormir, lorsque sa mère était occupée de quelque besogne! C'est qu'il avait pris ses fonctions au sérieux. Un parrain, c'est presque un père, et il regardait la petite fille comme son enfant. A son sujet, il formait des projets d'avenir très ambitieux. Elle n'aurait pas d'autre maître que lui... Il lui apprendrait à parler d'abord, puis à lire, à écrire, enfin «à tenir sa maison» plus tard...
Observons ici que P'tit-Bonhomme avait profité des leçons de M. Martin et de ses fils, surtout de celles que lui donnait Murdock. A cet égard, il n'en était plus où l'avait laissé Grip,—ce pauvre Grip, qui occupait toujours sa pensée, et dont le souvenir ne devait jamais s'effacer...
Le printemps reparut sans trop de retard, à la suite d'un hiver qui avait été assez rude. Le jeune berger, accompagné de son ami Birk, reprit sa tâche habituelle. Sous sa garde, les moutons et les chèvres retournèrent à travers les pâtures dans un rayon d'un mille autour de la ferme. Combien il lui tardait que son âge lui permit de prendre part aux travaux de labour, exigeant une vigueur dont il était encore dépourvu, à son vif chagrin. Quelquefois, il en parlait à Grand'mère, qui lui répondait en hochant la tête:
«Patience, cela viendra...
—Mais, en attendant, est-ce que je ne pourrais pas semer un bout de champ?...
—Cela te rendrait-il heureux?...
—Oui, Grand'mère. Lorsque je vois Murdock ou Sim lancer les grains sur le sillon, balançant leurs bras, et marchant d'un pas régulier, j'ai bonne envie de les imiter. C'est un si beau travail, et il est si intéressant de penser que ce grain va germer dans les sillons de cette terre, et qu'il en sortira des épis longs... longs... Comment cela se peut-il faire?...
—Je n'en sais rien, mon enfant, mais Dieu le sait, ce qui doit nous suffire.»
Il résulta de cette conversation que l'on vit, quelques jours après, P'tit-Bonhomme arpenter une pièce préparée à la charrue et au rouleau, et lancer la semence d'avoine avec une adresse parfaite—ce qui lui valut les compliments de Martin Mac Carthy.
Aussi, lorsque les fines pointes vertes commencèrent à sortir, quelle obstination il mit à défendre sa future moisson contre les corbeaux pillards, se levant à la pointe du jour pour les poursuivre à coups de pierre! N'oublions pas de mentionner, en outre, qu'à la naissance de Jenny, il avait planté un petit sapin au milieu de la grande cour, avec cette pensée qu'ils grandiraient tous les deux ensemble, l'arbuste et le bébé. Et ce frêle arbuste, ce n'était pas sans peine qu'il s'ingéniait à le protéger contre les oiseaux malfaisants. Décidément, P'tit-Bonhomme et les représentants de cette gent dévastatrice ne seraient jamais bons amis.