«La misère, après toute une vie de travail, la misère sans fin!» répétait-il.
Et, tandis que Martine et Kitty tremblaient à la pensée que Murdock aurait pu être entendu du dehors, en cas que quelque agent eût rôdé autour de la ferme, M. Martin et Sim, assis à l'écart, courbaient la tête.
P'tit-Bonhomme assistait à ces tristes scènes, très ému. Après avoir subi tant d'épreuves, n'était-il donc pas arrivé au terme de ses misères le jour où il avait été recueilli à Kerwan? L'avenir lui en réservait-il de plus dures encore?
Il avait alors huit ans et demi. Fortement constitué pour son âge, ayant eu la chance d'échapper aux maladies de l'enfance, ni les souffrances, ni les mauvais traitements, ni le manque de soins, n'avaient pu affaiblir son organisme. On dit des chaudières à vapeur qu'elles ont été éprouvées à «tant» d'atmosphères, quand on les a soumises aux pressions correspondantes. Eh bien, P'tit-Bonhomme avait été éprouvé—c'est le mot—éprouvé jusqu'à son maximum de résistance, et il était capable d'une surprenante endurance physique et morale. Cela se voyait à ses épaules développées, à sa poitrine déjà large, à ses membres grêles mais nerveux et bien musclés. Sa chevelure tendait à brunir, et il la portait courte au lieu de ces boucles que miss Anna Waston faisait frisotter sur son front. Ses yeux, d'un iris bleu foncé, allumés d'une prunelle étincelante, témoignaient d'une extraordinaire vivacité. Sa bouche légèrement serrée des lèvres, son menton un peu fort, indiquaient l'énergie et la décision de son caractère. C'est ce qui avait plus particulièrement attiré l'attention de sa nouvelle famille. Ces gens de culture, sérieux et réfléchis, sont d'assez bons observateurs. Il n'avait pu leur échapper que ce garçonnet était un enfant remarquable par ses instincts d'ordre, d'application, et, certainement, il s'élèverait, s'il trouvait jamais l'occasion d'exercer ses aptitudes naturelles.
Les périodes affectées aux travaux de la fenaison et de la moisson présentèrent des conditions moins favorables que l'année précédente. Il y eut un déficit assez considérable, tel qu'on l'avait prévu, en ce qui concernait les grains. Le personnel de la ferme suffit aisément à la besogne, sans qu'il eût été besoin de recourir aux bras du dehors. Cependant la récolte des pommes de terre fut belle. C'était la nourriture en partie assurée pour la mauvaise saison. Mais, cette fois, comment se procurerait-on l'argent nécessaire au paiement des fermages et des redevances?
L'hiver revint, très précoce. Dès le commencement de septembre, on reçut le premier coup des grands froids. Puis d'abondantes neiges tombèrent. Il fallut de bonne heure rentrer les animaux à l'étable. La couche blanche était si épaisse, si persistante, que ni les moutons ni les chèvres n'auraient pu atteindre l'herbe du sol. De là, cette crainte très fondée que les fourrages fussent insuffisants jusqu'au retour du printemps. Les plus prudents ou du moins ceux qui en avaient les moyens,—et Martin Mac Carthy fut du nombre,—durent se précautionner par des achats. Il est vrai, ils ne parvinrent à les réaliser qu'à des prix très élevés, vu la rareté de la marchandise, et peut-être eût-il mieux valu se défaire des animaux, dont l'entretien serait compromis par une longue hibernation.
C'est une circonstance très fâcheuse, en tous pays, que ces froids qui gèlent la terre à plusieurs pieds de profondeur, surtout lorsque, légère et siliceuse comme en Irlande, elle a mal retenu le peu d'engrais qu'il est possible d'y mettre. Quand l'hiver se poursuit avec une ténacité devant laquelle le cultivateur est désarmé, il est à craindre que la congélation se prolonge au delà des limites normales. Et que peut le soc de la charrue, alors que l'humus a conservé la dureté du silex? Et si les semailles n'ont pas été faites à temps, quelle misère en perspective! Mais il n'est pas donné à l'homme de modifier les hasards climatériques d'une saison. Il en est donc réduit à se croiser les bras, tandis que ses réserves s'épuisent de jour en jour. Et les bras croisés ne sont pas des bras qui travaillent!
Avec la fin de novembre, cet état de choses empira. Aux tourmentes de neige succéda une température des plus rigoureuses. Maintes fois, la colonne thermométrique s'abaissa à dix-neuf degrés au dessous du zéro centigrade.
La ferme, recouverte d'une carapace durcie, ressemblait à ces huttes groënlandaises, perdues dans l'immensité des paysages polaires. A la vérité, cette épaisse couche de neige conservait à l'intérieur la chaleur des foyers, et on ne souffrait pas trop de cet excès de froidure. Par exemple, au dehors, au milieu de cette atmosphère calme dont les molécules semblaient être gelées, il était impossible de s'aventurer sans prendre certaines précautions.
Ce fut à cette époque que Martin Mac Carthy et Murdock, en prévision des fermages qu'ils auraient à payer dans quelques semaines, se virent contraints de vendre une partie de leur bétail, entre autres, un fort lot de moutons. Il importait de ne pas s'attarder pour toucher de l'argent chez les marchands de Tralee.