Ce qui en résulta, c'est que les tenanciers, si péniblement éprouvés, durent se résigner à de prodigieux efforts pour préparer les champs dans des conditions favorables à la production des légumes. A la ferme de Kerwan, M. Martin et ses fils s'attelèrent à cette besogne d'autant plus rude que les animaux leur manquaient. Un seul cheval et l'âne accouplés, c'était tout ce dont ils pouvaient disposer pour la charrue, le rouleau ou la herse. Enfin, à force de travail pendant des journées de douze heures, ils parvinrent à planter une trentaine d'acres en pommes de terre, tout en craignant que ce travail ne fût compromis par la précocité du prochain hiver.
Les escouades de la «mounted constabulary» parcouraient les campagnes. ([Page 204.])
Alors apparut un autre désastre commun à toutes les contrées montagneuses de l'Irlande. A la fin de juin, le soleil répandit une ardeur excessive, et la fusion des neiges s'opéra par grandes masses sur les pentes. Peut-être la province du Munster, à cause des ramifications multiples de ses cours d'eau, fut-elle plus éprouvée que les autres. En ce qui concerne le comté de Kerry, cela prit les proportions d'un cataclysme. Les nombreuses rivières subirent des crues anormales qui provoquèrent d'immenses dégâts. Le pays fut largement inondé. Quantité de maisons, emportées par les torrents, laissèrent leurs habitants sans abri. Surpris par la soudaineté des crues, ces pauvres gens attendirent vainement des secours. Presque tout le bétail périt, et, en même temps, les récoltes, préparées avec tant de peines, furent irrémédiablement perdues!
Dans le comté de Kerry, une partie du domaine de Rockingham disparut sous les eaux de la Cashen. Quinze jours durant, sur un rayon de deux à trois milles, les abords de la ferme se transformèrent en une sorte de lac,—lac traversé de courants furieux, qui entraînaient les arbres déracinés, les débris de cabanes, les toitures arrachées aux maisons voisines, toutes les épaves d'une vaste démolition, et aussi les cadavres d'animaux dont les paysans perdirent plusieurs centaines.
La crue s'étendit jusqu'aux hangars et aux étables de la ferme, ce qui amena leur destruction à peu près totale. Malgré les plus énergiques efforts, il fut impossible de sauver le reste des bestiaux, sauf quelques porcs. Si la maison d'habitation n'avait pas été surélevée, le flot l'eût atteinte aussi, car la crue ne s'arrêta qu'au niveau du rez-de-chaussée, qui, pendant une nuit, se trouva menacé par ces eaux tumultueuses.
Enfin, ce qui frappa le pays d'un dernier coup, le plus terrible, le plus désastreux, la récolte des pommes de terre fut entièrement anéantie au milieu de ces champs ravinés par les courants.
Jamais la famille Mac Carthy n'avait vu apparaître sur son seuil un si effrayant cortège de misères. Jamais l'avenir ne s'était présenté sous un aspect si lugubre pour le fermier irlandais. Faire face aux nécessités de la situation devenait impossible. L'existence de ces malheureux allait être remise en question. Quand on demanderait à M. Martin de s'acquitter envers l'État, envers les propriétaires du sol, que répondrait-il?
En effet, elles sont lourdes, ces charges du tenancier. Qu'il reçoive la visite du collecteur des taxes ou la visite du régisseur des landlords, c'est toujours le plus clair de son bénéfice qui passe dans leur poche. Si les propriétaires fonciers ont à payer trois cent mille livres pour la propriété foncière et six cent mille livres pour la taxe des pauvres, les paysans sont encore plus écrasés par les impôts qui leur incombent personnellement, c'est-à-dire les redevances pour les routes, les ponts, la police, la justice, les prisons, les travaux publics,—total qui s'élève au taux énorme d'un million de livres sterling, rien que pour l'Irlande.