Ce fut d'un bon pas, quoiqu'il n'eût pris aucun temps de repos, que notre jeune garçon enleva en deux heures les six premiers milles du parcours.
Il était alors quatre heures du matin. L'obscurité, très profonde cependant vers l'ouest, se piquait déjà de légères colorations, et les tardives étoiles commençaient à pâlir. Il s'en fallait de trois heures encore que le soleil eût débordé l'horizon.
P'tit-Bonhomme sentit alors le besoin de faire une halte d'une dizaine de minutes. Il vint s'asseoir sur une racine d'arbre, et, tirant de sa poche une grosse pomme de terre cuite sous la cendre, il la mangea avidement. Cela devait lui permettre d'attendre l'arrivée à Tralee. A quatre heures et quart, il reprit sa route.
Inutile de dire que P'tit-Bonhomme n'avait pas à craindre de s'égarer. Ce chemin de Kerwan au chef-lieu du comté, il le connaissait pour l'avoir souvent parcouru en carriole, lorsque Martin Mac Carthy l'emmenait au marché. C'était le bon temps alors, le temps où l'on était heureux... si loin maintenant!
La route était toujours déserte. Pas un piéton,—ce dont P'tit-Bonhomme n'avait cure,—mais pas une charrette allant vers Tralee et dans laquelle on n'eût pas refusé de lui donner place, ce qui lui aurait épargné de la fatigue. Il ne devait donc compter que sur ses petites jambes,—petites, oui! solides pourtant.
Enfin quatre milles furent encore franchis, peut-être un peu moins rapidement que les six premiers, et il n'en restait plus que deux à enlever.
Il était alors sept heures et demie. Les dernières étoiles venaient de s'éteindre à l'horizon de l'ouest. L'aube mélancolique de ces hautes latitudes éclairait vaguement l'espace, en attendant que le soleil eût percé les brumes laineuses des basses zones. La vue commençait à s'étendre sur un large secteur.
En ce moment, un groupe d'hommes parut au sommet de la route, venant de Tralee.
La première pensée de P'tit-Bonhomme fut de ne pas se laisser apercevoir, et cependant qu'aurait-on pu dire à cet enfant? Aussi, instinctivement, sans y réfléchir plus qu'il ne convenait, il courut se blottir derrière un buisson, de manière à pouvoir observer les gens qui se montraient.
C'étaient des agents de la police, au nombre d'une douzaine, accompagnés d'un constable. Depuis que le pays avait été mis en surveillance, il n'était pas rare de rencontrer ces escouades organisées par les ordres du lord lieutenant.