C'était à la porte de ce pavillon que venait de sonner notre héros, au moment où la grille s'ouvrait pour livrer passage à l'intendant Scarlett.
Quatre mois environ se sont écoulés depuis ce jour inoubliable où l'enfant adoptif de la famille Mac Carthy a quitté la ferme de Kerwan. Quelques lignes suffiront à dire ce qu'il était devenu pendant cette période de son existence.
Lorsque P'tit-Bonhomme abandonna la maison en ruines, vers cinq heures du soir, la nuit tombait déjà. N'ayant point rencontré M. Martin ni les siens sur la route qui conduit à Tralee, il eut d'abord la pensée de se diriger vers Limerick, où les constables, sans doute, avaient ordre de conduire leurs prisonniers. Retrouver la famille Mac Carthy, la rejoindre afin de partager son sort quel qu'il fût, cela lui semblait tout indiqué. Que n'était-il assez grand, assez fort, pour gagner un peu d'argent par son travail? Il aurait loué ses bras, il ne se serait pas épargné à la peine... Hélas! à dix ans, que pouvait-il espérer? Eh bien, plus tard, quand il recevrait de bons salaires, ce serait pour ses parents adoptifs, et plus tard encore, sa fortune faite,—car il saurait la faire,—il assurerait leur aisance, il leur rendrait le bien-être dont il avait joui à la ferme de Kerwan.
«SOME LIGHT». ([Page 247.])
En attendant, sur cette route déserte, en pleine région dévastée par la misère, abandonnée de ceux qu'elle ne suffisait plus à nourrir, perdu au milieu d'une obscurité glaciale, jamais P'tit-Bonhomme ne s'était senti si seul. A son âge, il est rare que les enfants ne tiennent point par un lien quelconque, sinon à une famille, du moins à un établissement de charité, qui les recueille et les élève. Mais, lui, était-il autre chose qu'une feuille arrachée et roulée sur le chemin? Cette feuille, elle va où le vent la pousse, et il en sera ainsi jusqu'au moment où elle ne sera plus que poussière. Non! personne, il n'y a personne qui puisse le prendre en pitié! S'il ne retrouve pas les Mac Carthy, il ne saura que devenir... Et où les aller chercher?... A qui demander ce qu'il est advenu d'eux?... Et s'ils se décident à quitter le pays, en admettant qu'ils n'aient point été emprisonnés, s'ils veulent émigrer, comme tant d'autres de leurs compatriotes, vers le Nouveau-Monde?...
Notre garçonnet se résolut donc à marcher dans la direction de Limerick,—à travers la plaine blanche de neige. La température glaciale n'aurait pas été supportable, s'il eût soufflé quelque âpre bise. Mais l'atmosphère était calme, et le moindre bruit se fût fait entendre de loin. Il alla ainsi pendant deux milles, sans rencontrer âme qui vive, à l'aventure peut-on dire, car il ne s'était jamais risqué sur cette partie du comté, où naissent les premières ramifications des montagnes. En avant, les massifs des sapinières rendaient l'horizon plus obscur.
A cet endroit, P'tit-Bonhomme, déjà très fatigué de son voyage à Tralee, sentit que les forces menaçaient de lui manquer, si endurant qu'il fût. Ses jambes fléchissaient, ses pieds butaient dans les ornières. Et pourtant, il ne voulait pas, non! il ne voulait pas s'arrêter, et, se traînant avec peine, il parvint néanmoins à franchir un demi-mille. Ce dernier effort accompli, il tomba le long d'un talus, planté de grands arbres, dont les branches ployaient sous les festons du givre.
Il y avait là un carrefour, formé par le croisement de deux routes, en sorte que, s'il eût été capable de se relever, P'tit-Bonhomme n'aurait su quelle direction il devait suivre. Étendu sur la neige, les membres gelés, tout ce qu'il put faire, au moment où ses yeux se fermèrent, où le sentiment des choses s'éteignit en lui, ce fut de crier: