P'tit-Bonhomme se dirigea vers l'étalage. ([Page 264.])

Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une femme qui prit intérêt à lui. Ce n'était qu'une lessiveuse, nommée Kat, chargée de laver le linge du château. Agée de cinquante ans, elle avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte,—ce qu'il avait déjà tenté, cette pauvre Kat n'ayant pas l'heur de lui agréer. Un cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel, paraît-il, affirmait qu'elle faisait déjà la lessive au temps de Guillaume-le-Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de son entourage ne l'avait point pénétrée. C'était un excellent cœur, et P'tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près d'elle.

Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l'intendant ou quelque autre de la valetaille:

«De la patience! lui répétait Kat. N'aie cure de ce qu'ils disent! Le meilleur d'entre eux ne vaut pas cher, et je n'en connais pas un seul qui aurait rapporté le portefeuille.»

Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire que ces gens peu scrupuleux regardaient P'tit-Bonhomme comme un niais d'avoir été si honnête!

Il a été dit qu'un groom, c'était une sorte de jouet, dont le marquis et la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet,—le mot est juste. Il s'en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il lui donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu'il rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l'obligeait à revêtir sa grande ou sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient par centaines comme ceux d'un rosier au printemps. Notre jeune garçon ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du parc, c'était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction. P'tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés de son régulateur. Si vous l'aviez vu, les reins cambrés, les bras croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis, lorsque le véhicule était déjà en marche, s'élançant, s'accrochant aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser le cou! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond de train, sans se soucier des bornes qu'il heurtait, ni des passants qu'il manquait d'écraser!... C'est qu'il était bien connu à Kanturk, l'équipage du comte Ashton!

Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices de son maître, P'tit-Bonhomme n'était pas autrement malheureux. Cela allait et irait tant que le joujou n'aurait pas cessé de plaire. Il est vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il convenait de s'attendre à des revirements subits. Les enfants finissent toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins qu'ils ne les brisent. Mais, qu'on le sache, P'tit-Bonhomme était bien résolu à ne point se laisser mettre en morceaux.

D'ailleurs, cette situation à Trelingar-castle, il ne la considérait que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l'avait acceptée, espérant qu'une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Son ambition enfantine se haussait au delà de ces fonctions de groom. Sa fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui-même devant l'héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l'humiliait. Oui! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons de latin, d'histoire, etc., car des professeurs venaient les lui enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d'eau une cruche. En fait, son latin n'était que du «latin de chien»,—expression équivalente en Angleterre à celle de «latin de cuisine»,—et sa science historique se bornait à ce qu'il lisait dans le Livre d'or de la race chevaline.