IV
LES LACS DE KILLARNEY.

Le départ, ainsi qu'il avait été décidé en haut lieu, s'effectua dans la matinée du 3 août. Les deux domestiques, femme et valet de chambre de la marquise et du marquis, prirent place à l'intérieur de l'omnibus du château, qui transportait les bagages à la gare, distante de trois milles.

P'tit-Bonhomme les accompagnait, afin de surveiller plus spécialement ceux de son jeune maître, conformément aux ordres qu'il avait reçus. D'ailleurs, Marion et John étaient d'accord pour le laisser se tirer d'affaire comme il le pourrait, «cet enfant de rien et de personne», ainsi qu'on l'appelait à l'antichambre ou à l'office.

L'enfant de rien s'en tira très intelligemment, et les bagages du comte Ashton furent enregistrés par ses soins, dès que les tickets eurent été délivrés au guichet des voyageurs.

Vers midi, la calèche arriva, après avoir côtoyé la rivière Allo. Lord et lady Piborne en descendirent. Comme un certain nombre de personnes sortaient de la gare pour regarder ces augustes voyageurs—très respectueusement, cela va sans dire,—le comte Ashton ne pouvait manquer cette occasion de jouer de son groom. Il l'appela du nom de «boy», suivant l'habitude prise, puisqu'on ne lui en connaissait pas d'autre. Le boy s'avança vers la calèche et reçut en pleine poitrine la couverture de voyage. Il faillit s'étaler du coup, ce qui donna fort à rire aux assistants.

Le marquis, la marquise et leur fils se rendirent au compartiment qui leur avait été réservé dans un wagon de première classe. John et Marion s'installèrent sur la banquette d'un wagon de deuxième, sans inviter le groom à y monter avec eux. Celui-ci vint occuper un autre compartiment, qui était vide, n'ayant aucun regret d'être seul pour le début du voyage.

Le train partit aussitôt. On eût dit qu'il n'attendait que la venue des nobles châtelains de Trelingar.

Une fois déjà, P'tit-Bonhomme avait voyagé en chemin de fer entre les bras de miss Anna Waston; à peine s'en souvenait-il, ayant dormi tout le temps. Quant à ces voitures, accrochées l'une à l'autre, ces convois passant en grande vitesse, il avait vu cela autour de Galway et de Limerick. Aujourd'hui allait véritablement se réaliser son désir d'être traîné par une locomotive, ce puissant cheval d'acier et de cuivre, hennissant et lançant des tourbillons de vapeur. En outre,—ce qui excitait son admiration,—c'était non pas ces wagons pleins de voyageurs, mais ces fourgons bondés de marchandises que l'industrie et le commerce expédiaient d'une contrée à une autre.

P'tit-Bonhomme regardait par la portière, dont la vitre était baissée. Bien que le train ne marchât qu'à médiocre allure, cela lui paraissait quelque chose de tout à fait extraordinaire, ces maisons et ces arbres qui filaient en sens contraire le long de la voie, ces fils télégraphiques tendus d'un poteau à l'autre, et sur lesquels les dépêches courent plus rapidement encore que les objets ne disparaissaient, ces convois que le train croisait et dont il n'entrevoyait que la masse confuse et mugissante. Que d'impressions pour son imagination si sensible, où elles se gravaient ineffaçablement!