C'est une chance qu'a cette petite bourgade,—chance partagée par quelques villes en Europe,—d'être située sur le bord d'un lac magnifique. Peut-être Killarney doit-elle sa vie heureuse et facile à ce chapelet de nappes liquides qui se déroule à ses pieds. Ce n'est point pour son palais où réside l'évêque catholique du comté, ni pour sa cathédrale, ni pour son asile d'aliénés, ni pour sa maison de religieuses, ni pour son couvent de franciscains, ni pour son workhouse, que les touristes y affluent pendant la belle saison. Non! Si cette bourgade est le rendez-vous des excursionnistes, c'est qu'ils y sont attirés par les splendeurs naturelles de ses lacs. Qu'une commotion géologique vienne à les supprimer, que leurs eaux aillent se perdre dans les entrailles du sol, et Killarney aura vécu,—ce qui serait regrettable, surtout pour la famille des Kenmare, puisque cette cité fait partie de son immense domaine de quatre-vingt-dix mille hectares. Les hôtels n'y manquent point, sans compter ceux qui s'élèvent sur les bords du Lough-Leane, à moins d'un quart de mille.
Lord Piborne avait fait choix de l'un des meilleurs de l'endroit. Par malheur, cet hôtel était alors «boycotté». Ce néologisme irlandais vient du nom d'un certain capitaine Boycott, lequel avait réclamé l'assistance de la police pour engranger ses récoltes, les manouvriers du pays se refusant à travailler sur son domaine. Être mis en quarantaine, c'est précisément ce que signifie le mot boycotter. Et, si l'hôtel en question subissait la rigueur de cette mise en quarantaine, c'est que son propriétaire avait procédé par éviction contre quelques-uns de ses tenanciers. Il n'y avait donc plus chez lui ni gens de service, ni cuisiniers, et les fournisseurs n'auraient rien osé lui vendre.
Le marquis et la marquise Piborne durent se rendre à un autre hôtel, en remettant au lendemain leur départ pour les lacs. Après s'être occupé des bagages de son maître, le groom reçut ordre de se tenir à sa disposition pendant toute la soirée. De là, interdiction formelle de quitter l'antichambre, tandis que le jeune Piborne faisait le gentleman au milieu des touristes, qui lisaient, causaient ou jouaient dans le grand salon.
Le lendemain, une voiture attendait au bas du perron de l'établissement. C'était un large et confortable landau, pouvant se découvrir, avec siège derrière pour John et Marion, et siège devant, sur lequel le groom prendrait place près du cocher. Dans les coffres, on enferma le linge et les vêtements de rechange, des provisions en quantité suffisante pour parer aux diverses éventualités du voyage, retards possibles, insuffisance des hôtels, car il convenait que les repas de Leurs Seigneuries fussent partout et toujours assurés. Mais Elles n'avaient pas l'intention de monter dans cette voiture au départ de Killarney.
En effet, avec ce bon sens pratique dont lord Piborne se targuait habituellement,—même lors des discussions de la Chambre haute,—il avait divisé son itinéraire en deux parties distinctes: la première comprenait l'exploration des lacs et devait s'exécuter par eau; la seconde comportait l'exploration du comté jusqu'au littoral et devait s'exécuter par terre. Il suit de là que le landau ne serait appelé à transporter les nobles excursionnistes que pendant cette dernière partie du voyage. Aussi, se mit-il en route dès le matin, afin d'aller les attendre à Brandons-cottage, à l'extrémité des lacs Killarney, dont il aurait contourné les rives orientales. Or, comme, dans sa sagesse, lord Piborne avait fixé à trois jours la durée de la traversée des lacs, la femme de chambre, le valet de chambre et le groom ne pouvaient quitter leurs maîtres durant ces trois jours. Que l'on juge s'il fut satisfait, notre jeune garçon, à la pensée qu'il allait naviguer sur ces eaux resplendissantes!
Ce n'était pas la mer, il est vrai,—la mer immense, infinie, qui va d'un continent à l'autre. Il n'y avait là que des lacs, n'offrant au commerce aucun débouché, et dont la surface n'est sillonnée que par les embarcations des touristes. Mais enfin, même en ces conditions, cela était pour réjouir P'tit-Bonhomme. Hier, pour la seconde fois, il était monté en chemin de fer... Aujourd'hui, pour la première fois, il allait monter en bateau.
Pendant que John et Marion, suivis du groom, faisaient à pied le mille qui sépare Killarney de la rive septentrionale des lacs, une calèche y conduisait le marquis, la marquise et leur fils. Au coin d'une place, P'tit-Bonhomme entrevit la cathédrale qu'il n'avait pas eu le temps de visiter. Peu de monde dans les rues, plutôt des flâneurs que des travailleurs. En effet, l'animation de Killarney est limitée aux quelques mois pendant lesquels dix à douze mille excursionnistes y affluent de tous les points du Royaume-Uni. Alors il semble que la population ne soit uniquement composée que de cochers et de bateliers, lesquels s'y disputent, sans trop l'injurier mais en l'exploitant sans vergogne, la clientèle de passage.
A l'appontement, une embarcation avec cinq hommes, quatre aux avirons, un à la barre, attendait Leurs Seigneuries. Des bancs rembourrés, un tendelet pour le cas où le soleil serait trop ardent ou la pluie trop persistante, assuraient le confort des passagers. Lord et lady Piborne s'installèrent sur ces bancs; le comte Ashton prit place à leur côté; les domestiques et le groom s'assirent à l'avant; l'amarre fut larguée, les avirons plongèrent simultanément et l'embarcation s'éloigna de la rive.
Les lacs de Killarney recouvrent vingt et un kilomètres superficiels de cette région lacustre. Ils sont au nombre de trois: le lac Supérieur, qui reçoit les eaux de la contrée recueillies par les rivières Grenshorn et Doogary; le lac Muckross ou Tore, où s'épanchent les eaux de l'Owengariff, après avoir suivi l'étroit canal du Lough-Range; le lac Inférieur, le Lough-Leane, qui se décharge par la Lawne et autres tributaires entraînés vers la baie Dingle, sur le littoral de l'Atlantique. Il faut observer que le courant des lacs s'établit du sud au nord,—ce qui explique pourquoi le lac Inférieur occupe une position septentrionale par rapport aux autres.
Vu en plan géométral, l'ensemble de ces trois bassins représente assez exactement un gros palmipède, pélican ou autre, ayant pour patte le canal du Lough-Range, pour griffe le lac Supérieur, pour corps le Muckross et le Lough-Leane. Comme l'embarcation s'était détachée de la rive nord du Lough-Leane, l'exploration se poursuivrait de l'aval à l'amont, le lac Inférieur d'abord, le lac Muckross ensuite, puis, en remontant par le canal du Lough-Range, le lac Supérieur. D'après le programme de lord Piborne, une journée devait être consacrée à la visite de chaque lac.