Mais, si le comte Ashton avait refusé d'accompagner Leurs Seigneuries pendant l'heure qu'ils consacrèrent à explorer Innisfallen, il ne faudrait pas croire qu'il eût perdu son temps. Sans doute, une belle truite lui avait échappé par sa faute, et son dépit s'était traduit par d'interminables reproches aussi peu mérités que grossiers envers son groom. Il est vrai, deux ou trois anguilles, ferrées par son hameçon, lui paraissaient bien préférables à ces ruines imbéciles, dont il ne se souciait en aucune façon.
Et cela lui paraissait à tel point digne d'occuper ses loisirs, qu'il ne voulut même pas parcourir l'île Ross, où l'embarcation s'arrêta une heure plus tard. Il envoya de nouveau sa ligne dans ces eaux limpides, et P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition, tandis que lord et lady Piborne promenaient leur majestueuse indifférence sous les magnifiques ombrages de lord Kenmare.
Car elle fait partie du superbe domaine de ce nom, cette île de quatre-vingts hectares, que son propriétaire a réunie par une chaussée à la rive orientale du lac, non loin de son château, vieille forteresse féodale du XIVe siècle. Ce qui choqua peut-être le marquis et la marquise, c'est que l'île Ross et le parc sont libéralement ouverts aux habitants du pays, aux excursionnistes, à quiconque aime les tapis verdoyants, émaillés de menthes et d'asphodèles, entre les touffes arborescentes des azalées et des rhododendrons, sous la ramure d'arbres séculaires.
Après une exploration de deux heures, coupée de haltes fréquentes, Leurs Seigneuries revinrent au petit port où les attendait l'embarcation. Le comte Ashton était en train de morigéner son groom, auquel le marquis et la marquise n'hésitèrent pas à donner tort, sans daigner l'entendre. Et le tort de P'tit-Bonhomme venait de ce que la pêche avait été peu fructueuse, le poisson s'étant gardé de mordre aux hameçons du gentleman. De là, une mauvaise humeur qui devait persister jusqu'au soir.
On se rembarqua, et les bateliers se dirigèrent vers le milieu du lac, afin de visiter la murmurante cascade d'O'Sullivan, sur la rive occidentale, avant de gagner l'embouchure du Lough-Range, près de laquelle se trouvait Dinish-cottage, où lord Piborne comptait passer la nuit.
P'tit-Bonhomme avait repris sa place à l'avant, le cœur gonflé des injustices dont on l'accablait. Mais bientôt il les oublia, laissant son imagination l'entraîner sous ces eaux dormantes. N'avait-il pas lu, dans le Guide, cette curieuse légende relative aux lacs de Killarney? Là, jadis, se développait une heureuse vallée qu'une vanne protégeait contre le trop plein des cours d'eau du voisinage. Un jour, la jeune fille, gardienne de cette vanne, l'ayant baissée par imprudence, les eaux se précipitèrent en torrents. Villages et habitants furent engloutis avec leur chef, le «thanist». Depuis cette époque, paraît-il, ils vivent au fond du lac, et, en prêtant l'oreille, on peut les entendre fêter leurs dimanches dans ce royaume des anguilles et des truites, sous les nappes immobiles du Lough-Leane.
Il était quatre heures, lorsque Leurs Seigneuries prirent terre à Dinish-cottage, près de la bouche du Lough-Range, sur sa rive gauche, au fond de la baie de Glena. Elles se disposèrent à y coucher dans des conditions assez acceptables. Mais, lorsque P'tit-Bonhomme fut congédié vers neuf heures, il reçut ordre formel de regagner sa chambre, et n'eut pas même alors quelques heures de liberté.
La brèche de Dunloe. ([Page 277.])