Cette première journée de marche, avec un repos de deux heures, se chiffra par un trajet de cinq milles et une dépense d'un demi-shilling. Pour deux, un enfant et un chien, ce n'est pas énorme, et la pitance de lard et de pommes de terre est maigre à ce prix-là. Quant à regretter la cuisine de Trelingar-castle, P'tit-Bonhomme n'y songea pas un instant. Le soir venu, il coucha un peu au delà du bourg de Baunteer, dans une grange, avec la permission du fermier, et, le lendemain, après un déjeuner qui lui coûta quelques pence, il se remit gaillardement en marche.

Même temps à peu près, des éclaircies entre les nuages. Le chemin fut pénible, car il commençait à monter. Cette portion du comté de Cork présente un relief orographique d'une certaine importance. La route qui va de Kanturk au chef-lieu traverse le système compliqué des monts Boggeraghs. De là, des côtes raides, des crochets fréquents. P'tit-Bonhomme n'avait qu'à marcher droit devant lui, il ne risquait pas de s'égarer. D'ailleurs, il était dans sa nature de savoir s'orienter comme un Chinois ou un renard. Ce qui devait le rassurer, c'est que le chemin n'était pas désert. Quelques cultivateurs abandonnaient les champs et revenaient. Des charrettes se rendaient d'un village à l'autre. A la rigueur, on peut toujours s'informer de la direction. Toutefois, il préférait ne point attirer l'attention, et passer sans interroger personne.

Au bout d'une demi-douzaine de milles, enlevés d'un pas rapide, il atteignit Derry-Gounva, petite localité sise à l'endroit où la route coupe le massif des Boggeraghs. Là, dans une auberge, un voyageur qui était en train de souper lui adressa deux ou trois questions, d'où il venait, où il allait, quand il comptait repartir, et, très satisfait de ses réponses, lui proposa de partager son repas. Comme c'était de cordiale amitié, P'tit-Bonhomme accepta de bon cœur. Il se réconforta largement, et Birk ne fut point oublié par le généreux amphytrion. Il était fâcheux que ce digne Irlandais n'eût pas affaire à Cork, car il aurait offert une place dans sa voiture; mais il remontait vers le nord du comté.

Après une nuit tranquille à l'auberge, P'tit-Bonhomme quitta Derry-Gounva dès la pointe du jour, et s'engagea à travers le défilé des Boggeraghs.

La journée fut fatigante. Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant entre les talus boisés. On eût dit qu'il venait du sud-ouest, bien qu'il suivît les détours du défilé, quelle que fût leur orientation. P'tit-Bonhomme le trouvait toujours debout à lui, sans avoir, comme un navire, la ressource de courir des bordées. Il fallait marcher contre la rafale, perdre parfois cinq ou six pas sur douze, s'aider des broussailles agrafées aux rocs, ramper au tournant de certains angles, enfin, s'éreinter beaucoup pour n'avancer que peu de chemin. En vérité, une charrette, un jaunting-car lui eût rendu un grand service. Il n'en rencontrait point. Cette portion des Boggeraghs est à peine fréquentée. On peut gagner les villages du pays sans se risquer dans ce dédale. De passants, P'tit-Bonhomme n'en vit guère, et encore allaient-ils dans une direction inverse.

Notre jeune garçon et son chien durent, à maintes reprises, s'étendre le long des buissons, au pied des arbres, pour prendre quelque repos. Pendant l'après-midi, en marchant d'un pas plus rapide, ils franchirent le point maximum d'altitude de la région. A relever le parcours sur une carte, le compas n'eût pas donné plus de quatre à cinq milles. Pénible étape. Mais le plus rude était accompli, et, en deux heures, l'extrémité orientale du défilé serait atteinte.

Il eût été imprudent, peut-être, de se hasarder après le coucher du soleil. Entre ces hauts talus, la nuit tombe rapidement. L'obscurité fut profonde dès six heures du soir. Mieux valait s'arrêter sur place, quoiqu'il n'y eût là ni ferme ni auberge. C'était un lieu très solitaire, un encaissement de la route, et P'tit-Bonhomme ne se sentait pas trop rassuré. Heureusement, Birk était un gardien vigilant et fidèle, et son maître pouvait se fier à lui.

Cette nuit-là, il n'eut pour tout abri qu'une étroite anfractuosité, creusée dans la paroi rocheuse du talus, et sur laquelle retombait un rideau de pariétaires. Il s'y glissa, il s'allongea sur un matelas de terre molle et sèche. Birk vint se coucher à ses pieds, et tous deux s'endormirent à la grâce de Dieu.

Le lendemain, on reprit sa course au petit jour. Temps incertain, humide et froid. Encore une étape de quinze milles, et Cork apparaîtrait à l'horizon. A huit heures, les défilés des monts Boggeraghs furent franchis. La pente s'accusait. On allait vite, mais on avait faim. Le bissac commençait à sonner le vide. Birk trottinait de droite et de gauche, le nez à terre, quêtant sa nourriture; puis il revenait, et semblait dire à son maître:

«Est-ce qu'on ne déjeune pas, ce matin?