Les portes et les fenêtres furent assaillies à coups de pierres. ([Page 304.])

Cependant P'tit-Bonhomme ne resta pas au bazar. Le matin, il avait reçu une lettre de l'un de ses fournisseurs de Belfast. Une difficulté relative au règlement d'une facture pouvait occasionner un procès, et les procès, il convient de les éviter autant que possible,—même devant les juges à perruques du Royaume-Uni. C'était du moins l'avis de M. O'Brien qui s'y connaissait, et il engagea vivement le jeune garçon à partir pour Belfast, afin de terminer cette affaire aux meilleures conditions.

P'tit-Bonhomme reconnut la justesse de ce conseil, et il résolut de le suivre sans tarder d'un jour. Il ne s'agissait que d'un voyage en railway d'une centaine de milles. En profitant du train de neuf heures, il arriverait dans la matinée au chef-lieu du comté d'Antrim. L'après-midi lui suffirait, sans doute, pour se mettre d'accord avec son correspondant, et, par un train du soir, il serait de retour avant minuit.

Bob et Kat eurent donc la garde de Little Boy, et leur patron, après les avoir embrassés, alla prendre à la gare, près de la Douane, son billet pour Belfast.

Avec un pareil temps, un voyageur ne peut guère s'intéresser aux détails de la route. Et puis, le train marchait à grande vitesse, tantôt suivant le littoral, tantôt remontant vers l'intérieur. Au sortir du comté de Dublin, il traversa le comté de Meath, et stationna quelques minutes à Drogheda, port assez important dont P'tit-Bonhomme ne vit rien, pas plus qu'il n'aperçut, à un mille de là, le fameux champ de bataille de la Boyne, sur lequel tomba définitivement la dynastie des Stuarts. Puis, ce fut le comté de Louth, où le train s'arrêta à Dundalk, l'une des plus anciennes cités de l'Ile-Verte, lieu de couronnement du célèbre Robert Bruce. Il entra alors sur le territoire de la province de l'Ulster,—cette province dont le comté de Donegal rappelait à notre jeune voyageur le souvenir de ses premières misères. Enfin, après avoir desservi les comtés d'Armagh et de Down, le railway franchit la frontière de l'Antrim.

L'Antrim, aux terrains volcaniques, ce sauvage pays des cavernes, a Belfast pour chef-lieu. C'est la seconde ville de l'Irlande par son commerce et sa flotte marchande de trois millions de tonnes; par sa population qui atteindra bientôt le chiffre de deux cent mille habitants; par sa manutention agricole, presque entièrement consacrée à la culture du lin; par son industrie, qui n'occupe pas moins de soixante mille ouvriers répartis entre cent soixante filatures; par ses goûts littéraires enfin, dont le Queen's-Collège atteste la haute valeur. Eh bien, le croirait-on? Cette cité appartient encore à l'un des descendants d'un favori de Jacques Ier? Il faut être en Irlande pour rencontrer de pareilles anomalies sociales.

Belfast est située à l'étroite embouchure de la rivière de Lagan, que prolonge un chenal à travers d'interminables bancs de sable. On admettra volontiers que, dans un centre si industriel, où les passions politiques s'alimentent au contact, ou mieux au choc des intérêts personnels, il existe une lutte ardente entre les protestants et les catholiques. Les premiers sont ennemis nés de l'indépendance réclamée par les seconds. Les uns avec le cri d'Orange pour ralliement, les autres un ruban jaune pour signe distinctif, se livrent à leurs traditionnelles bousculades, surtout le 7 juillet, anniversaire de la fameuse bataille de la Boyne.

Bien que ce jour-là ne fût pas le 7 juillet, et qu'il y eût quatre degrés au-dessous de zéro, la ville était en pleine effervescence. Certaine agitation parnelliste risquait de mettre aux prises les partisans de la «Land League» et ceux du landlordisme. Il avait même fallu garder le siège de la Société pour le développement de la culture du lin, à laquelle se rattachent étroitement la plupart des fabriques de la ville.