La cargaison de la Doris fut l'objet d'un très sévère examen de la part de M. O'Brien. En qualité et en sortes, les divers articles qui la composaient convenaient parfaitement au patron des Petites Poches. Si elle lui était attribuée à bas compte, il pouvait réaliser un bénéfice considérable et quadrupler à tout le moins son capital. L'ancien négociant n'eût pas hésité à entreprendre l'opération pour son propre compte. Il conseilla même à P'tit-Bonhomme de devancer la vente aux enchères, en faisant des offres amiables à MM. Harrington frères.

Le conseil était bon, il fut suivi. P'tit-Bonhomme s'aboucha avec les créanciers de la Doris. Il obtint la cargaison à un prix d'autant plus avantageux qu'il offrait de payer comptant. Si la jeunesse de l'acheteur ne laissa pas de surprendre MM. Harrington, l'intelligence avec laquelle il discuta ses intérêts leur parut plus surprenante encore. D'ailleurs, M. O'Brien se portant garant, l'affaire alla toute seule, et fut réglée, séance tenante, par un chèque sur la banque d'Irlande.

Trois mille cinq cents livres—à peu près toute la fortune de P'tit-Bonhomme,—tel fut le prix auquel il devint acquéreur de la cargaison de la Doris. Aussi, l'opération terminée, éprouva-t-il une certaine émotion dont il ne chercha point à se défendre.

En ce qui concerne le transport de cette cargaison à Dublin, le plus simple était d'y employer la Doris, de manière à éviter le transbordement. Le capitaine ne demandait pas mieux, du moment que son fret lui serait assuré, et, avec un vent convenable, la traversée ne durerait pas plus de deux jours.

Ce point décidé, M. O'Brien et son jeune compagnon n'avaient plus qu'à reprendre le train du soir. De cette façon, leur absence n'aurait pas dépassé trente-six heures.

C'est alors que P'tit-Bonhomme eut une idée: il proposa à M. O'Brien de revenir à Dublin sur la Doris.

«Je te remercie, mon garçon, répondit l'ancien négociant, mais, je l'avoue, la mer et moi, nous n'avons jamais pu nous mettre d'accord, et c'est elle qui finit toujours par avoir raison! Après tout, si le cœur t'en dit...

—Cela me tente, monsieur O'Brien... Pour un si court trajet, il n'y a pas grand risque, et j'aimerais autant ne pas abandonner ma cargaison!»

Il suit de là que M. O'Brien revint seul à Dublin, où il arriva le lendemain aux premières lueurs du jour.

C'était à ce moment même que la Doris sortait du chenal de la Foyle, et se dirigeait vers l'étroit goulet, qui met la baie en communication avec le canal du Nord.