Rien en vue, nuls contours d'une côte vers l'ouest. Il était évident que la Doris, poussée par les rafales de la nuit, devait être sortie du canal du Nord et se trouver actuellement en pleine mer d'Irlande—peut-être par le travers de Dundalk ou de Drogheda. Mais à quelle distance?...

Et, au large, pas un bâtiment, pas une barque de pêche! D'ailleurs, un navire eût-il été là, qu'il lui eût été difficile d'apercevoir cette coque renversée, le plus souvent plongée dans l'entre-deux des lames.

Et pourtant, l'unique chance de salut était d'être rencontré. Si elle continuait à dériver vers l'ouest, la Doris se perdrait corps et biens sur ces récifs qui bordent le littoral.

Mais n'était-il pas possible de lui imprimer une direction, de manière à gagner les parages fréquentés des pêcheurs? En vain P'tit-Bonhomme essaya-t-il d'installer un morceau de toile sur un espars maintenu par des cordes. Il ne pouvait donc compter sur ses propres efforts, il était entre les mains de Dieu.

La journée s'écoula sans que la situation se fût aggravée. P'tit-Bonhomme ne craignait plus que la Doris s'engloutît, puisque son degré d'inclinaison sur tribord semblait ne pas devoir être dépassé. Il n'y avait qu'une chose à faire: observer le large avec la chance de voir apparaître un navire.

En attendant, notre jeune garçon mangea afin de reprendre des forces, et, pas un instant,—nous insistons sur ce point,—pas un instant, ayant conservé la plénitude de son intelligence, il ne sentit le désespoir s'emparer de lui. Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il défendait son bien.

A trois heures de l'après-midi, une fumée se déroula dans l'est. Une demi-heure après, un grand steamer se montrait très distinctement, se dirigeant vers le nord et tenant route à cinq ou six milles de la Doris.

P'tit-Bonhomme fit des signaux avec un pavillon au bout d'une gaffe: ils ne furent pas aperçus.

De quelle extraordinaire énergie était-il donc doué, cet enfant, puisqu'il ne se découragea même pas alors? Le soir arrivant, il ne pouvait plus compter sur une autre rencontre ce jour-là. Aucun indice ne lui permettait de penser qu'il fût proche de la terre. La nuit, épaissie par les nuages, sans lune, serait fort obscure. Cependant le vent n'accusait aucune tendance à fraîchir, et la mer était tombée depuis le matin.

Comme la température était assez basse, le mieux était de descendre dans la cabine. Inutile de rester au dehors, puisqu'on ne pouvait rien distinguer, même à une demi-encablure. Très fatigué par ces heures d'angoisses, incapable de résister au sommeil, P'tit-Bonhomme retira la couverture du cadre, sur lequel il n'aurait pu se coucher à cause de l'inclinaison, et, après s'en être enveloppé le long de la cloison, il ne tarda pas à s'endormir.