Il fallait bien, néanmoins, au milieu de ces tempêtes de neige, à travers les courants glacés, le long des rues, sur les routes, que les déguenillés cherchassent à pourvoir aux besoins de l'école. Maintenant, on ne trouvait plus rien à ramasser entre les pavés. L'unique ressource, c'était d'aller de porte en porte. Certes, la paroisse faisait ce qu'elle pouvait pour ses pauvres; mais, sans parler de la ragged-school, nombre d'établissements de charité se réclamaient d'elle en ce temps de misère.

Les enfants étaient dès lors réduits à quêter d'une maison à l'autre, et quand toute pitié n'y était pas éteinte, on ne leur faisait pas mauvais accueil. Le plus souvent, il est vrai, avec quelle brutalité on les recevait, avec quelles menaces en cas qu'ils s'aviseraient de revenir, et ils rentraient alors les mains vides...

P'tit-Bonhomme n'avait pu se refuser à suivre l'exemple de ses compagnons. Et pourtant, lorsqu'il s'arrêtait devant une porte, après en avoir soulevé le marteau, il lui semblait que ce marteau retombait d'un grand coup sur sa poitrine. Alors, au lieu de tendre la main, il demandait si l'on n'avait pas quelque commission à lui donner. Il s'épargnait du moins la honte de mendier... Une commission à ce gamin de cinq ans, on savait ce que cela voulait dire, et parfois, on lui jetait un morceau de pain... qu'il prenait en pleurant. Que voulez-vous?... la faim.

Avec décembre, le froid devint très rigoureux et très humide. La neige ne cessait de tomber à gros flocons. C'est à peine si l'on pouvait reconnaître son chemin à travers les rues. A trois heures de l'après-midi, il fallait allumer le gaz, et la lumière jaunâtre des becs ne parvenait point à percer l'amas des brumes, comme si elle eût perdu tout pouvoir éclairant. Ni voitures ni charrettes en circulation. De rares passants se hâtant vers leur logis. Et P'tit-Bonhomme, avec les yeux brûlés par le froid, les mains et la figure bleuies sous les morsures de la bise, courait en serrant étroitement ses loques blanches de neige...

Enfin ce pénible hiver s'acheva. Les premiers mois de l'année 1877 furent moins durs. L'été fit une précoce apparition. Il y eut d'assez fortes chaleurs dès le mois de juin.

Le 17 août, P'tit-Bonhomme—il avait alors cinq ans et demi—eut la bonne chance d'une trouvaille, qui allait avoir des conséquences très inattendues.

A sept heures du soir, il suivait une des ruelles aboutissant au pont du Claddagh, et revenait à la ragged-school, certain d'y être fort mal reçu, car sa tournée n'avait point été fructueuse. Si Grip n'avait pas quelque vieille croûte en réserve, tous deux devraient se passer de souper ce soir-là. Ce ne serait pas la première fois, d'ailleurs, et de s'attendre à manger tous les jours, à heure fixe, c'eût été de la présomption. Que les riches aient de ces habitudes, rien de mieux, puisque c'est dans leurs moyens. Mais un pauvre diable, ça mange quand ça peut, et «ça n' mang' pas, quand ça n' peut pas!» disait Grip, très habitué à se nourrir de maximes philosophiques.

Or, voilà qu'à deux cents pas de l'école, P'tit-Bonhomme buta et s'étendit de tout son long sur le pavé. Comme il n'était point tombé de haut, il ne se fit aucun mal. Mais, au moment où il s'étalait, un objet, heurté par son pied, avait roulé devant lui. C'était une grosse bouteille de grès, qui ne s'était pas cassée,—par bonheur, car il aurait pu être blessé grièvement.

Notre petit garçon se releva, et, en cherchant autour de lui, finit par retrouver cette bouteille, dont la contenance pouvait être de deux à trois gallons. Un bouchon de liège fermait son goulot, et il suffisait de l'enlever avec la main pour savoir ce que contenait ladite bouteille.

P'tit-Bonhomme la déboucha donc, et il lui sembla qu'elle était pleine de gin.