Quoi qu’il en soit, l’astéroïde, le bolide, le monstre aérien, comme on voudra l’appeler, avait été réaperçu dans des conditions qui permettaient de mieux apprécier ses dimensions et sa forme. Au Canada, d’abord, au-dessus de ces territoires qui s’étendent d’Ottawa à Québec, et cela le lendemain même de la disparition des deux collègues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors qu’il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du Pacifique.
A partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fixées. Ce corps n’était point un produit de la nature; c’était un appareil volant, avec application pratique de la théorie du « Plus lourd que l’air ». Et, si le créateur, le maître de cet aéronef voulait encore garder l’incognito pour sa personne, évidemment il n’y tenait plus pour sa machine, puisqu’il venait de la montrer de si près sur les territoires du Far West. Quant à la force mécanique dont il disposait, quant à la nature des engins qui lui communiquaient le mouvement, c’était l’inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun doute, c’est que cet aéronef devait être doué d’une extraordinaire faculté de locomotion. En effet, quelques jours après, il avait été signalé dans le Céleste Empire, puis sur la partie septentrionale de l’Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.
Quel était donc ce hardi mécanicien qui possédait une telle puissance de locomotion, pour lequel les Etats n’avaient plus de frontières ni les océans de limites, qui disposait de l’atmosphère terrestre comme d’un domaine? Devait-on penser que ce fût ce Robur, dont les théories avaient été si brutalement lancées à la face du Weldon-Institute, le jour où il vint battre en brèche cette utopie des ballons dirigeables?
Peut-être quelques esprits perspicaces en eurent-ils la pensée. Mais — chose singulière assurément — personne ne songea à cette hypothèse que ledit Robur pût se rattacher en quoi que ce fût à la disparition du président et du secrétaire du Weldon-Institute.
En somme, cela fût resté à l’état de mystère, sans une dépêche qui arriva de France en Amérique par le fil de New York, à onze heures trente-sept, dans la journée du 6 juillet.
Et qu’apportait cette dépêche? C’était le texte du document trouvé à Paris dans une tabatière — document qui révélait ce qu’étaient devenus les deux personnages dont l’Union allait prendre le deuil.
Ainsi donc, l’auteur de l’enlèvement c’était Robur, l’ingénieur venu tout exprès à Philadelphie pour écraser la théorie des ballonistes dans son œuf! C’était lui qui montait l’aéronef Albatros! C’était lui qui, par représailles, avait enlevé Uncle Prudent, Phil Evans, et Frycollin par-dessus le marché! Et ces personnages, on devait les considérer comme à jamais perdus, à moins que, par un moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent à les ramener sur la terre!
Quelle émotion! Quelle stupeur! Le télégramme parisien avait été adressé au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent aussitôt connaissance. Dix minutes après, tout Philadelphie recevait la nouvelle par ses téléphones, puis, en moins d’une heure, toute l’Amérique, car elle s’était électriquement propagée sur les innombrables fils du nouveau continent. On n’y voulait pas croire, et rien n’était plus certain. Ce devait être une mystification de mauvais plaisant, disaient les uns, une « fumisterie » du plus mauvais goût, disaient les autres! Comment ce rapt eût-il pu s’accomplir à Philadelphie, et si secrètement? Comment cet Albatros avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition eût été signalée sur les horizons de l’Etat de Pennsylvanie?
Très bien. C’étaient des arguments. Les incrédules avaient encore le droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l’eurent plus, sept jours après l’arrivée du télégramme. Le 13 juillet, le paquebot français Normandie avait mouillé dans les eaux de l’Hudson, et il apportait la fameuse tabatière. Le railway de New York l’expédia en toute hâte à Philadelphie.
C’était bien la tabatière du président du Weldon-Institute. Jem Cip n’aurait pas mal fait, ce jour-là, de prendre une nourriture plus substantielle, car il faillit tomber en pâmoison, quand il la reconnut. Que de fois il y avait puisé la prise de l’amitié! Et Miss Doll et Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabatière, qu’elles avaient si souvent regardée avec l’espoir d’y plonger, un jour, leurs maigres doigts de vieilles filles! Puis ce furent leur père, William T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et bien d’autres du Weldon-Institute! Cent fois ils l’avaient vue s’ouvrir et se refermer entre les mains de leur vénéré président. Enfin elle eut pour elle le témoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette bonne cité de Philadelphie, dont le nom indique — on ne saurait trop le répéter — que ses habitants s aiment comme des frères.