Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que le président et le secrétaire du club, eux aussi, avaient disparu pendant la nuit du 12 au 13 juin.
Ce que l’on fit de recherches dans toute la cité et aux environs! Inutilement, d’ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l’Amérique, s’emparèrent du fait et l’expliquèrent de cent façons, dont aucune ne devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par annonces et affiches — non seulement à qui retrouverait les honorables disparus, mais à quiconque pourrait produire quelque indice de nature à mettre sur leurs traces. Rien n’aboutit. La terre se serait entrouverte pour les engloutir, que le président et le secrétaire du Weldon-Institute n’auraient pas été plus supprimés de la surface du globe.
A ce propos, les journaux du gouvernement demandèrent que le personnel de la police fût augmenté dans une forte proportion, puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les meilleurs citoyens des Etats-Unis — et ils avaient raison...
Il est vrai, les journaux de l’opposition demandèrent que ce personnel fût licencié comme inutile, puisque de pareils attentats pouvaient se produire, sans qu’il fût possible d’en retrouver les auteurs — et peut-être n’avaient-ils pas tort.
En somme, la police resta ce qu’elle était, ce qu’elle sera toujours dans le meilleur des mondes qui n’est pas parfait et ne saurait l’être.
V
Dans lequel une suspension d’hostilités est consentie entre le president et le secrétaire du Weldon-Institute.
Un bandeau sur les yeux, un bâillon dans la bouche, une corde aux poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de se déplacer. Cela n’était pas fait pour rendre plus acceptable la situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En outre, ne point savoir quels sont les auteurs d’un pareil rapt, en quel endroit on a été jeté comme de simples colis dans un wagon de bagages, ignorer où l’on est, à quel sort on est réservé, il y avait là de quoi exaspérer les plus patients dé l’espèce ovine, et l’on sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas précisément des moutons pour la patience. Etant donné sa violence de caractère, on imagine aisément dans quel état Uncle Prudent devait être.
En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu’il leur serait difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club.
Quant à Frycollin, yeux fermés, bouche close, il lui était impossible de songer à quoi que ce fût. Il était plus mort que vif.
Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas. Personne ne vint les visiter ni leur rendre la liberté de mouvement et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils étaient réduits à des soupirs étouffés, à des « heins! » poussés à travers leurs bâillons, à des soubresauts de carpes qui se pâment hors de leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colère muette, de fureur rentrée ou plutôt ficelée, on le comprend de reste. Puis, après ces infructueux efforts, ils demeurèrent quelque temps inertes. Et alors, puisque le sens de la vue leur manquait, ils s’essayèrent à tirer, par le sens de l’ouïe, quelque indice de ce qu’était cet inquiétant état de choses. Mais en vain cherchaient-ils à surprendre d’autre bruit que l’interminable et inexplicable frrrr qui semblait les envelopper d’une atmosphère frissonnante.