Dans lequel reparaissent de vieilles
connaissances de nos jeunes lecteurs.

Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le voir.

Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur cette légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte les canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.

Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa fondation ­ il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou jambes, dont la plupart d’entre eux étaient déjà privés, ­ si trente mille cinq cent soixante- quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les rattachait audit club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et même, grâce à l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une communication directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la Terre à la Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une proportion énorme.

On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience qu’il convient de résumer en peu de lignes.

Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club, ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, large de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol de la presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de fulmi-coton. Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était envolé vers l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de gaz. Après en avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, il était retombé vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ de latitude nord et 41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la frégate Susquehanna, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de l’Océan, au grand profit de ses hôtes.

Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane et le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces de casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français Michel Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, paraît-il, ­ ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, ­ et, maintenant, il plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il faut en croire les reporters les mieux informés.

Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas. Il en restait de leur dernière affaire ­ près de deux cent mille dollars sur les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique, ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli toute la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.

Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir tranquilles, si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur inaction, sans doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.

Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt avait mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme généreuse, l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.