Il crut même devoir s'absenter encore, pendant vingt-quatre heures, pour un motif qui, sans doute, devait se rattacher à cette affaire qui intéressait la famille Hansen. Mais il garda, comme toujours, un secret absolu sur ce qu'il faisait ou faisait faire à ce sujet.

Cependant la santé de Hulda, si durement éprouvée, ne se rétablissait que bien lentement. La pauvre fille ne vivait que du souvenir de Ole, et l'espoir qu'elle mêlait parfois à ce souvenir s'affaiblissait de jour en jour. Et, pourtant, elle avait alors près d'elle les deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, et l'un d'eux ne cessait de l'encourager. Mais cela suffisait-il? N'aurait-il pas fallu la distraire à tout prix? Et comment l'arracher à ces pensées auxquelles se prenait toute son âme, ces pensées qui la rattachaient comme par une chaîne de fer au naufragé du Viken?

Ainsi l'on arriva au 12 juillet.

C'était dans quatre jours que devait être tirée la loterie des
Écoles de Christiania.

Il va sans dire que la spéculation tentée par Sandgoïst avait été portée à la connaissance du public. Par ses soins, les journaux avaient annoncé que le «célèbre et providentiel billet» portant le numéro 9672 était maintenant entre les mains de monsieur Sandgoïst de Drammen, et que ce billet, mis en vente, appartiendrait au plus offrant. Et, si monsieur Sandgoïst était possesseur dudit billet, c'est qu'il l'avait acheté fort cher à Hulda Hansen.

On le comprend, cette annonce ne pouvait que diminuer singulièrement la jeune fille dans l'estime publique. Quoi! Hulda, séduite par un haut prix, s'était décidée à vendre le billet du naufragé, le billet de son fiancé Ole Kamp! Elle avait fait argent de ce dernier souvenir!

Mais une note, parue très à propos dans le _Morgen-Blad, _mit ses lecteurs au courant de ce qui s'était passé. On sut de quelle nature avait été l'intervention de Sandgoïst et comment le billet se trouvait maintenant entre ses mains. Ce fut sur l'usurier de Drammen que retomba la réprobation publique, ce créancier sans coeur, qui n'avait pas craint d'utiliser à son profit les malheurs de la famille Hansen. Et alors il arriva ceci: c'est que, comme par une entente générale, les offres qui s'étaient produites lorsque Hulda possédait encore le billet ne se renouvelèrent plus vis-à-vis du nouveau possesseur. Il semblait que ledit billet n'avait plus la valeur surnaturelle qu'on lui attribuait depuis que ce Sandgoïst l'avait souillé de son attouchement. Donc, Sandgoïst n'avait fait là qu'une très mauvaise affaire, et le fameux numéro 9672 menaçait de lui rester pour compte.

Il va sans dire que ni Hulda ni même Joël n'étaient au courant de ce qui se disait. Heureusement! Il leur eût été bien pénible de se savoir mêlés à cette affaire, qui avait pris une tournure si mercantile entre les mains de l'usurier.

Le 12 juillet, vers le soir, une lettre arriva à l'adresse du professeur Sylvius Hog.

Cette lettre, envoyée par la Marine, en contenait une autre, qui était datée de Christiansand, petit port situé à l'entrée du golfe de Christiania. Sans doute, elle n'apprit rien de nouveau à Sylvius Hog, car il la serra dans sa poche et n'en parla ni à Joël ni à sa soeur.