Peu importait, d'ailleurs! Quoiqu'il eût des ancêtres de haute naissance, Harald Hansen n'en était pas moins aubergiste à Dal. La maison lui venait de son père et de son grand-père, dont il rappelait volontiers la situation dans le pays. Après lui, sa femme avait continué d'y exercer cette profession de manière à mériter l'estime publique.

Harald avait-il fait fortune à ce métier? On ne sait. Mais il avait pu élever son fils Joël et sa fille Hulda, sans que le début de la vie eût été trop dur à ses deux enfants. Et même, un fils d'une soeur de sa femme, Ole Kamp, que la mort de son père et de sa mère devait bientôt laisser à sa charge, avait été élevé par lui comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet orphelin eût sans doute été un de ces pauvres petits êtres qui ne viennent au monde que pour le quitter aussitôt. Du reste, Ole Kamp montra pour ses parents adoptifs une reconnaissance toute filiale. Rien ne devait jamais rompre ce lien qui l'unissait à la famille Hansen. Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le nouer pour la vie.

Harald était mort, il y avait dix-huit mois environ. Sans compter l'auberge de Dal, il laissait à sa veuve un petit «soeter», situé dans la montagne. Le soeter n'est qu'une sorte de ferme isolée, d'un rapport généralement médiocre, quand il n'est pas nul. Or, les dernières saisons n'avaient point été bonnes. Toute culture avait souffert, même les pâturages. Il y avait eu de ces «nuits de fer», comme les appelle le paysan norvégien, nuits de bise et de glace, qui dessèchent tout germe jusqu'au plus profond de l'humus. De là, ruine pour les paysans du Telemark et du Hardanger.

Cependant, si dame Hansen devait savoir à quoi s'en tenir sur sa situation, elle n'en avait jamais rien dit à personne, pas même à ses enfants. D'un caractère froid et taciturne, elle était peu communicative — ce dont Hulda et Joël souffraient visiblement. Mais, avec ce respect pour le chef de famille, inné dans les pays du Nord, ils s'étaient tenus sur une réserve qui ne laissait pas de leur être très pénible. D'ailleurs, dame Hansen ne demandait pas volontiers aide ou conseil, étant absolument convaincue de la sûreté de son jugement — très norvégienne sous ce rapport.

Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L'âge, s'il avait blanchi ses cheveux, n'avait point courbé sa haute taille, ni amoindri la vivacité de son regard d'un bleu intense, dont l'azur se retrouvait inaltéré dans les yeux de sa fille. Seul son teint avait pris la nuance jaunâtre d'un vieux papier de procédure, et quelques rides commençaient à sillonner son front.

La «madame», comme on dit en pays scandinave, était invariablement vêtue d'une jupe noire à gros plis, en signe du deuil qu'elle ne quittait plus depuis la mort de Harald. Des entournures de son corsage brunâtre sortaient les manches d'une chemise en coton écru. Un fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que recouvrait le montant du tablier rattaché en arrière par de larges agrafes. Elle était toujours coiffée d'un épais bonnet de soie, sorte de béguin qui tend à disparaître des modes du jour. Assise droite, dans le fauteuil de bois, la grave hôtesse de Dal n'abandonnait son rouet que pour fumer une petite pipe en écorce de bouleau, dont les vapeurs l'entouraient d'un léger nuage.

En vérité, peut-être la maison eût-elle semblé bien triste sans la présence des deux enfants!

Un brave garçon, Joël Hansen! Vingt-cinq ans, bien découplé, de haute taille, comme les montagnards norvégiens, l'air fier, sans forfanterie, l'allure hardie, sans témérité. C'était un blond presque châtain, avec des yeux bleus presque noirs. Son costume faisait valoir ses puissantes épaules qui ne pliaient pas aisément, sa large poitrine dans laquelle fonctionnaient à l'aise les poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux, ses jambes faites aux plus pénibles ascensions des hauts fields du Telemark. En tenue habituelle, on eût dit un cavalier. Sa jaquette bleuâtre, avec épaulettes, serrée à la taille, se croisait sur la poitrine par deux longues pattes verticales et s'agrémentait dans le dos de dessins en couleurs, semblable à certaines vestes celtiques de la Bretagne. Son col de chemise s'évasait en entonnoir. Sa culotte jaune se rattachait au-dessous du genou par une jarretière à boucle. Sur sa tête s'inclinait un chapeau brun à larges bords avec ganse noire et lisières rouges. À ses jambes s'adaptaient des guêtres de bure ou des bottes à fortes semelles, plates de talons, dont le cou-de-pied se dessinait imparfaitement sous le chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer.

De son vrai métier, Joël était guide dans le bailliage du Telemark et jusqu'au fond des montagnes du Hardanger. Toujours prêt à partir, toujours infatigable, il méritait d'être comparé à ce héros norvégien, Rollon le Marcheur, célèbre dans les légendes du pays. Entre-temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui viennent volontiers tirer le «riper», ce ptarmigan plus gros que celui des Hébrides, et le «jerper», cette perdrix plus délicate que la grouse d'Écosse. L'hiver arrivé, c'était la chasse aux loups qui le réclamait, lorsque ces carnassiers, poussés par la faim, s'aventurent pendant la mauvaise saison à la surface des lacs glacés. Puis, l'été, c'était la chasse à l'ours, quand cet animal, suivi de ses petits, vient chercher sa nourriture d'herbe fraîche et qu'il faut le poursuivre à travers les plateaux d'une altitude de mille à douze cents pieds. Plus d'une fois, Joël ne dut la vie qu'à sa force prodigieuse, qui le rendait capable de résister aux étreintes de ces formidables bêtes, et à son imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s'en dégager.

Enfin, lorsqu'il n'y avait ni touriste à guider dans la vallée du Vestfjorddal, ni chasseur à conduire sur les fields, Joël s'occupait du petit soeter, situé à quelques milles dans la montagne. Là, un jeune berger, aux gages de dame Hansen, était employé à la garde d'une demi-douzaine de vaches et d'une trentaine de moutons — le soeter ne comprenant que des pâturages sans aucune sorte de culture.