Sylvius Hog, à la clarté de son chandelier de terre, relisait attentivement les lignes écrites au dos du billet, comme s'il eût voulu y découvrir quelque sens caché.

Ces lignes avaient été tracées à l'encre. Il était manifeste que la main de Ole n'avait pas tremblé pendant qu'il les écrivait. Cela prouvait que le maître du _Viken _avait tout son sang-froid au moment du naufrage. Il se trouvait ainsi dans des conditions à pouvoir profiter d'un moyen de salut quelconque, un espar flottant, une planche en dérive, si tout n'avait pas été englouti dans le gouffre où sombrait le navire.

Le plus souvent, ces documents, recueillis en mer, font à peu près connaître l'endroit où s'est accomplie la catastrophe. Sur celui-ci, il n'y avait pas une latitude, pas une longitude, rien qui indiquât quelles étaient les terres les plus rapprochées, continent ou îles. Il fallait en conclure que le capitaine ni personne de l'équipage ne savait où se trouvait alors le _Viken. _Entraîné, sans doute, par une de ces tempêtes auxquelles on ne peut résister, il avait dû être rejeté hors de sa route, et, l'état du ciel ne permettant pas d'obtenir une observation solaire, la position n'avait pu être relevée depuis quelques jours. Dès lors, il était probable qu'on ne saurait jamais en quels parages du nord de l'Atlantique, au large de Terre-Neuve ou de l'Islande, l'abîme s'était refermé sur les naufragés.

C'était là une circonstance qui devait enlever tout espoir, même à qui ne voulait pas désespérer.

En effet, avec une indication, si vague qu'elle fût, on aurait pu entreprendre des recherches, envoyer un navire sur le lieu de la catastrophe, peut-être y retrouver quelques débris reconnaissables. Qui sait si un ou plusieurs survivants de l'équipage n'avaient pas atteint un point quelconque de ces rivages du continent arctique, où ils étaient sans secours, dans l'impossibilité de se rapatrier?

Tel était le doute qui peu à peu prenait corps dans l'esprit de Sylvius Hog — doute inacceptable pour Hulda et Joël, doute que le professeur eût hésité maintenant à faire naître en eux, tant la désillusion, si probable, eût été douloureuse.

«Et cependant, se disait-il, si le document ne donne aucune indication qu'on puisse utiliser, on sait, du moins, dans quels parages la bouteille a été recueillie! Cette lettre ne le dit pas, mais la Marine, à Christiania, ne peut l'ignorer! N'est-ce pas un indice dont on pourrait profiter peut-être? En étudiant la direction des courants, celle des vents généraux, en se rapportant à la date présumée du naufrage, ne serait-il pas possible?… Enfin, je vais écrire de nouveau. Il faut que l'on hâte les recherches, si peu de chances qu'elles aient d'aboutir! Non! jamais je n'abandonnerai cette pauvre Hulda! Jamais, tant que je n'en aurai pas une preuve absolue, je ne croirai à la mort de son fiancé!»

Ainsi raisonnait Sylvius Hog. Mais, en même temps, il prenait le parti de ne plus parler des démarches qu'il allait entreprendre, des efforts qu'il allait provoquer de toute son influence. Hulda ni son frère ne surent donc rien de ce qu'il écrivit à Christiania. De plus, ce départ qui devait s'effectuer le lendemain, il se résolut à le remettre indéfiniment, ou plutôt, il partirait dans quelques jours, mais ce serait pour se rendre à Bergen. Là, il saurait de MM. Help tout ce qui concernait le _Viken, _il prendrait lui-même l'avis des gens de mer les plus compétents, il déterminerait la manière dont les premières recherches devraient être faites.

Cependant, sur les renseignements fournis par la Marine, les journaux de Christiania, puis ceux de la Norvège et de la Suède, puis ceux de l'Europe, s'étaient peu à peu emparés de ce fait d'un billet de loterie transformé en document. Il y avait quelque chose de touchant dans cet envoi d'un fiancé à sa fiancée, et l'opinion publique s'en émut, non sans raison.

Le doyen des journaux de Norvège, le _Morgen-Blad, _fut le premier à rapporter l'histoire du _Viken _et de Ole Kamp. Des trente-sept autres journaux qui paraissaient dans le pays à cette époque, pas un n'omit de le raconter en termes attendris. _L'Illustreret Nyhedsblad _publia un dessin idéal de la scène du naufrage. On voyait le _Viken _désemparé, ses voiles en lambeaux, sa mâture en partie détruite, prêt à disparaître sous les flots. Ole, debout à l'avant, lançait la bouteille à la mer, au moment où il recommandait, avec sa dernière pensée pour Hulda, son âme à Dieu. Dans un lointain allégorique, au milieu d'une vapeur légère, une lame apportait la bouteille aux pieds de la jeune fiancée. Le tout tenait dans le cadre de ce billet dont le numéro se détachait en exergue. Image naïve, sans doute, mais qui devait avoir un grand succès dans ces contrées, encore attachées aux légendes des Ondines et des Valkyries.