Un nouvel «entertainment» fut annoncé pour le soir. Je n'y assistai point. Ces mêmes plaisanteries incessamment renouvelées me fatiguaient. Un second journal, rival de l'Ocean Time, avait été fondé. Ce soir-là, paraît-il, les deux feuilles fusionnèrent.
Pour moi, je passai sur le pont les premières heures de la nuit. La mer se soulevait et annonçait du mauvais temps, bien que le ciel fût encore admirable. Aussi le roulis commençait-il à s'accentuer. Couché sur un des bancs du roufle, j'admirais ces constellations qui s'écartelaient au firmament. Les étoiles fourmillaient au zénith, et bien que l'oeil nu n'en puisse apercevoir que cinq mille sur toute l'étendue de la sphère céleste, ce soir-là il eût cru les compter par millions. Je voyais traîner à l'horizon la queue de Pégase dans toute sa magnificence zodiacale, comme la robe étoilée d'une reine de féerie. Les Pléiades montaient vers les hauteurs du ciel, en même temps que ces Gémeaux qui, malgré leur nom, ne se lèvent pas l'un après l'autre, comme les héros de la fable. Le Taureau me regardait de son gros oeil ardent. Au sommet de la voûte brillait Véga, notre future étoile polaire, et non loin s'arrondissait cette rivière de diamants qui forme la Couronne boréale. Toutes ces constellations immobiles semblaient, cependant, se déplacer au roulis du navire, et pendant son oscillation je voyais le grand mât décrire un arc de cercle, nettement dessiné, depuis la Grande Ourse jusqu'à Altaïr de l'Aigle, tandis que la lune, déjà basse, trempait à l'horizon l'extrémité de son croissant.
XXIV
La nuit fut mauvaise. Le steamship, effroyablement battu par le travers, roula sans désemparer. Les meubles se déplacèrent avec fracas, et la faïencerie des toilettes recommença son vacarme. Le vent avait évidemment beaucoup fraîchi. Le Great Eastern naviguait d'ailleurs dans ces parages féconds en sinistres, où la mer est toujours mauvaise.
À six heures du matin, je me traînai jusqu'à l'escalier du grand roufle. Me cramponnant aux rampes, et profitant d'une oscillation sur deux, je parvins à gravir les marches, et j'arrivai sur le pont. De là, je me halai non sans peine jusqu'à la dunette de l'avant. L'endroit était désert, si toutefois on peut qualifier ainsi un endroit où se trouve le docteur Dean Pitferge. Ce digne homme, solidement appuyé, courbait le dos au vent, et sa jambe droite entourait un des montants du garde-fou. Il me fit signe de le rejoindre — signe de tête, cela va sans dire —, car il ne pouvait disposer de ses bras qui le maintenaient contre les violences de la tempête. Après quelques mouvements de reptation, me tordant comme un annélide, j'arrivai sur le roufle, et là, je m'arc-boutai à la façon du docteur.
«Allons! me cria-t-il, cela continue! Hein! Ce Great Eastern! Juste au moment d'arriver, un cyclone, un vrai cyclone, spécialement commandé pour lui!»
Le docteur ne prononçait que des phrases entrecoupées. Le vent lui mangeait la moitié de ses paroles. Mais je l'avais compris. Le mot cyclone porte sa définition avec lui.
On sait ce que sont ces tempêtes tournantes, nommées ouragans dans l'océan Indien et dans l'Atlantique, tornades sur la côte africaine, simouns dans le désert, typhons dans les mers de la Chine, tempêtes dont la puissance formidable met en péril les plus gros navires.
Or, le Great Eastern était pris dans un cyclone. Comment ce géant allait-il lui tenir tête?
«Il lui arrivera malheur, me répétait Dean Pitferge. Voyez comme il met le nez dans la plume!»