Le docteur Pitferge était venu me rejoindre sous la véranda.
«Bonjour, mon compagnon, me dit-il, après avoir humé un grand coup d'air. Savez-vous que, grâce à ce maudit brouillard, nous n'arriverons pas à Albany assez tôt pour prendre le premier train! Cela va modifier mon programme.
— Tant pis, docteur, car il faut être économe de notre temps.
— Bon! nous en serons quittes pour atteindre Niagara Falls dans la nuit, au lieu d'y arriver le soir.»
Cela ne faisait pas mon affaire, mais il fallut se résigner. En effet, le Saint-John ne fut pas amarré au quai d'Albany avant huit heures. Le train du matin était parti. Donc, nécessité d'attendre le train d'une heure quarante. De là toute facilité pour visiter cette curieuse cité qui forme le centre législatif de l'État de New York, la basse ville, commerciale et populeuse, établie sur la rive droite de l'Hudson, la haute ville avec ses maisons de brique, ses établissements publics, son très remarquable muséum de fossiles. On eût dit un des grands quartiers de New York transporté au flanc de cette colline sur laquelle il se développe en amphithéâtre.
À une heure, après avoir déjeuné, nous étions à la gare, une gare libre, sans barrière, sans gardiens. Le train stationnait tout simplement au milieu de la rue comme un omnibus sur une place. On monte quand on veut dans ces longs wagons, supportés à l'avant et à l'arrière par un système pivotant à quatre roues. Ces wagons communiquent entre eux par des passerelles qui permettent au voyageur de se promener d'une extrémité du convoi à l'autre. À l'heure dite, sans que nous eussions vu ni un chef ni un employé, sans un coup de cloche, sans un avertissement, la fringante locomotive, parée comme une châsse — un bijou d'orfèvrerie à poser sur une étagère —, se mit en mouvement, et nous voilà entraînés avec une vitesse de douze lieues à l'heure. Mais au lieu d'être emboîtés, comme on l'est dans les wagons des chemins de fer français, nous étions libres d'aller, de venir, d'acheter des journaux et des livres «non estampillés». L'estampille ne me paraît pas, je dois l'avouer, avoir pénétré dans les moeurs américaines; aucune censure n'a imaginé, dans ce singulier pays, qu'il fallût surveiller avec plus de soin la lecture des gens assis dans un wagon que celle des gens qui lisent au coin de leur feu, assis dans leur fauteuil. Nous pouvions faire tout cela, sans attendre les stations et les gares. Les buvettes ambulantes, les bibliothèques, tout marche avec les voyageurs. Pendant ce temps, le train traversait des champs sans barrières, des forêts nouvellement défrichées, au risque de heurter des troncs abattus, des villes nouvelles aux larges rues sillonnées de rails, mais auxquelles les maisons manquaient encore, des cités parées des plus poétiques noms de l'histoire ancienne: Rome, Syracuse, Palmyre! Et ce fut ainsi que défila devant nos yeux toute cette vallée de la Mohawk, ce pays de Fenimore qui appartient au romancier américain, comme le pays de Rob Roy à Walter Scott. À l'horizon étincela un instant le lac Ontario, où Cooper a placé les scènes de son chef-d'oeuvre. Tout ce théâtre de la grande épopée de Bas-de-Cuir, contrée sauvage autrefois, est maintenant une campagne civilisée. Le docteur ne se sentait pas de joie. Il persistait à m'appeler Oeil-de-Faucon, et ne voulait plus répondre qu'au nom de Chingakook!
À onze heures du soir, nous changions de train à Rochester, et nous passions les rapides de la Tennessee qui fuyaient en cascades sous nos wagons. À deux heures du matin, après avoir côtoyé le Niagara, sans le voir, pendant quelques lieues, nous arrivions au village de Niagara Falls, et le docteur m'entraînait à un magnifique hôtel, superbement nommé Cataract House.
XXXVII
Le Niagara n'est pas un fleuve, pas même une rivière: c'est un simple déversoir, une saignée naturelle, un canal long de trente- six milles, qui verse les eaux du lac Supérieur, du Michigan, de l'Huron et de l'Érié dans l'Ontario. La différence de niveau entre ces deux derniers lacs est de trois cent quarante pieds anglais; cette différence, uniformément répartie sur tout le parcours, eût à peine créé un «rapide»; mais les chutes seules en absorbent la moitié. De là leur formidable puissance.
Cette rigole niagarienne sépare les États-Unis du Canada. Sa rive droite est américaine, sa rive gauche est anglaise. D'un côté, des policemen; de l'autre, pas même leur ombre.