— Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique, l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi l'Équateur ?
— Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra monsieur.
— Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées, suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et si l'un de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
— Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un œil.
— Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
— Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ?
— Je vous l'ai dit, Ned.
— Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
— Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche ! Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien contre elle ! »
Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon imaginaire.