Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de regarder le navire qui grandissait à vue d'œil. Qu'il fût anglais, français, américain ou russe, il était certain qu'il nous accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.
« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. »
J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du Nautilus. Peu après, une détonation frappait mon oreille.
« Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je.
— Braves gens ! murmura le Canadien.
— Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une épave !
— N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
— Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des hommes.
— C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant.
Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé surnaturel ?