—Bon, monsieur, oubliez-vous que le Nautilus est armé d'un redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de glace, qui s'ouvriront au choc?
—Eh! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui!
—D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle, pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle nord? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et, jusqu'à preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glaces à ces deux points du sol.
—Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur.»
Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace! C'était moi qui l'entraînais au pôle! Je le devançais, je le distançais... Mais non! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir emporté dans les rêveries de l'impossible!
Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement prévenu, soit qu'il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise.
Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un «comme il plaira à monsieur» accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned Land, si jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.
«Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous me faites pitié!
—Mais nous irons au pôle, maître Ned.
—Possible, mais vous n'en reviendrez pas!»