—Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et surtout, ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce qui ne pourrait qu'aggraver la situation.

—En tous cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et dîner ou déjeuner, le repas n'arrive guère!

—Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq.

—Eh bien! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil.

—Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous usez peu votre bile et vos nerfs! Toujours calme! Vous seriez capable de dire vos Grâces avant votre Bénédicité, et de mourir de faim plutôt que de vous plaindre!

—A quoi cela servirait-il? demanda Conseil.

—Mais cela servirait à se plaindre! C'est déjà quelque chose. Et si ces pirates,—je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales,—si ces pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe, sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se trompent! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer?

—A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.

—Mais enfin, que supposez-vous?

—Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret important. Or, si l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder, et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence très-compromise. Dans le cas contraire, à la première occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habité par nos semblables.