Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays était déjà à peu près désert. Ça et là une ferme isolée, quelque boër[1] solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave, apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux. Ces huttes délabrées avaient l'air d'implorer la charité des passants, et, pour un peu, on leur eût fait l'aumône. Dans ce pays, les routes, les sentiers même manquaient absolument, et la végétation, si lente qu'elle fût, avait vite fait d'effacer le pas des rares voyageurs.

[1] Maison du paysan islandais

Pourtant cette partie de la province, située à deux pas de sa capitale, comptait parmi les portions habitées et cultivées de l'Islande. Qu'étaient alors les contrées plus désertes que ce désert? Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontré ni un fermier sur la porte de sa chaumière, ni un berger sauvage paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques vaches et des moutons abandonnés à eux-mêmes. Que seraient donc les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes éruptifs, nées des explosions volcaniques et des commotions souterraines?

Nous étions destinés à les connaître plus tard; mais, en consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les évitait en longeant la sinueuse lisière du rivage; en effet, le grand mouvement plutonique s'est concentré surtout à l'intérieur de l'île; là les couches horizontales de roches superposées, appelées trapps en langue Scandinave, les bandes trachytiques, les éruptions de basalte, de tufs et de tous les conglomérats volcaniques, les coulées de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une surnaturelle horreur. Je ne me doutais guère alors du spectacle qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces dégâts d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.

Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg de Gufunes, appelé «Aoalkirkja» ou Église principale. Il n'offrait rien de remarquable. Quelques maisons seulement. A peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne.

Hans s'y arrêta une demi-heure; il partagea notre frugal déjeuner, répondit par oui et par non aux questions de mon oncle sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel endroit il comptait passer la nuit:

«Gardär» dit-il seulement.

Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär. Je vis une bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljörd, à quatre milles de Reykjawik. Je la montrai à mon oncle.

«Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux!
Voilà une jolie promenade.»

Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre, reprit la tête des cheveux et se remit en marche.